« Frankenstein ou le Prométhée moderne » de Mary Shelley (1818)…

Frankenstein-Shelley

Frankenstein-Shelley

Avec deux mois de retard sur la lecture croisée prévue au Challenge Halloween 2015, j’ai enfin terminé le seul, l’unique « Frankenstein ou le Prométhée moderne » de Mary SHELLEY, roman gothique écrit en 1818 et à l’origine de tant d’adaptations sur tous supports.

Lu en anglais, je n’ai pas eu à souffrir des traductions souvent critiquées. Pour ceux qui auraient encore un peu de mal avec la langue de Shakespeare, je propose la VF – antique – des citations, signée Germain d’HANGEST en 1922, disponible sur Wikisource.

Mary SHELLEY vieillit mal…

Certaines des plus belles œuvres de la littérature vieillissent moins bien que d’autres et si vous n’êtes pas passionné par les œuvres romantiques ou gothiques, vous aurez peut-être du mal à lire le « Frankenstein » de Mary SHELLEY.

  • La forme épistolaire

En effet, comme beaucoup de romans de cette époque, le roman adopte la forme épistolaire et c’est à travers les lettres d’un certain Robert Walton, explorateur (13), à sa sœur Margaret Saville en Angleterre que l’histoire de Victor Frankenstein et de sa créature passe à la postérité (203).

En route pour le Pôle Nord, Walton recueille à son bord un Frankenstein mourant à qui la créature, poursuivie à travers le monde depuis qu’elle a anéanti toute sa famille, vient d’échapper pour la dernière fois. Dans le récit de Walton s’enchâssent celui de Frankenstein, à la première personne, et celui de la créature.
C’est en s’attelant à la lecture de ce genre de classique de la littérature du 19ème siècle qu’on comprend à quel point la manière d’écrire et de concevoir le récit a évolué… La répugnance des écrivains de cette époque à entrer dans le vif du sujet, sans avoir raconté la vie (voire celle des parents) du moindre personnage (par exemple Justine Moritz) et sans avoir décrit à longueur de pages les paysages qui ont accompagné Frankenstein, par exemple, tout au long de son périple de la Suisse jusqu’au Pôle Nord, en passant par le Rhin, Londres, l’Ecosse, l’Irlande et la Russie étonne le lecteur aujourd’hui, autant qu’elle le rebute.

Par la multiplicité des points de vue et ce récit bouclé qui commence par la fin, la forme n’est finalement pas si désuète, mais pour nous qui n’écrivons guère plus que par mail ou SMS et ne concevons guère le paysage que comme fond d’un selfie – et j’exagère à peine ! -, les longues descriptions façon récits de voyage (le pittoresque !) et l’écriture incurablement romantique de Mary SHELLEY risquent fort d’avoir raison de votre patience !

  • Incurablement romantique !

"Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages" du romantique allemand Caspar David Friedrich (1818)

“Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages” du romantique allemand Caspar David Friedrich (1818)

La langue est magnifique, très élégante et… désespérément datée et fait de nombreuses références à Milton, Wordsworth et même à Jean de La Fontaine, – certaines même dans la bouche de la créature – qui apprend à lire dans « Les Vies » de Plutarque, le « Paradis perdu » de Milton et « Les Souffrances du jeune Werther » de Goethe ! -, ce qui ne manque pas de faire sourire !

L’amitié y est décrite comme la valeur suprême (17, 27-28) : celle du père de Frankenstein et d’un certain Beaufort (31), mais aussi celle de Walton et de Frankenstein (26, 210).Soumis à de terribles chocs (sa première rencontre avec la créature (60-61), la mort de son frère William et l’injuste exécution de Justine (87), l’assassinat de son ami Clerval en Irlande (171)), Frankenstein est pris de « fièvres » qui durent plusieurs mois. On craint pour sa vie ! On le croit devenu fou !

Enfin, les paysages « sublimes et magnifiques » (93) de la Mer de Glace (95) et du « Mont Blanc, in awful majesty » (95) / « le Mont Blanc, dans sa majesté terrible. » (chap X) remplissent Frankenstein d’une « sublime ecstasy » (94) / d’une « sublime extase » (chapX), lui permettent de communier avec le Tout-Puissant et d’abandonner momentanément la peur qui le paralyse (91) :

« The abrupt sides of vast mountains were before me; the icy wall of the glacier overhung me; a few shattered pines were scattered around; and the solemn silence of this glorious presence-chamber of imperial Nature was broken only by the brawling waves or the fall of some vast fragment, the thunder sound of the avalanche or the cracking, reverberated along the mountains, of the accumulated ice, which, through the silent working of immutable laws, was ever and anon rend and torn, as if it had been but a plaything in their hands » (93) / « J’avais devant moi les flancs abrupts de vastes montagnes, au-dessus de moi le mur de glace ; quelques pins brisés étaient épars alentour ; et le silence solennel du palais resplendissant de la souveraine Nature n’était de l’avalanche, où l’écho dans les montagnes des craquements de la glace accumulée qui, au cours du travail silencieux guidé par des lois immuables, éclatait et se déchirait de temps à autre comme un jouet entre leurs mains » (chap X).

Dans la même veine, après avoir décrit la naissance surnaturelle et prodigieuse de la créature, Mary SHELLEY nous fait suivre ses différentes découvertes (on pourrait presque dire son éducation), en insistant toujours sur sa bonté naturelle (116).

Elle raconte ainsi comment la créature s’éveille aux sensations (99), sa découverte du feu (100-101), de la société des hommes (102), son apprentissage du langage (108-109, 111, 114-115) – « indeed a godlike science » (108) / « vraiment une science divine » (chap XII), commente la créature ! -, du monde des idées (124), la découverte enfin de son reflet et de son aspect effrayant (110) qui le coupe définitivement des autres humains.

  • Ridicule !

C’est sans doute la partie la plus drôle – pour ne pas dire ridicule – du livre, l’auteure sacrifiant allègrement la vraisemblance au profit de l’histoire touchante qu’elle souhaite raconter, des grands sentiments qu’elle souhaite mettre en scène.

Surhumaine, la créature l’est ainsi à tous points de vue : apprenant par imitation (105) à parler (et à lire !) en seulement quelques mois (114-115) et ayant des notions innées de géographie mondiale, de mesure du temps (102), de navigation, voire de généalogie (il connaît de manière innée toute la famille de Frankenstein et sait où les trouver pour les tuer), alors même qu’il est dans l’incapacité d’entrer en contact avec quiconque pourrait l’aider ou lui apprendre.

En dehors des références littéraires qu’elle trouve à placer dans sa bouche, l’auteure lui fait dire par exemple : « I could have torn him limb from limb, as the lion rends the antelope » (131) / « J’aurais pu séparer ses membres les uns des autres, comme le lion déchire l’antilope. » (chap. XV) Des lions et des antilopes en Suisse ? Allons, allons, Mary !

Le roman vieillit aussi du fait de notes telles que Frankenstein extorquant à la créature la promesse de ne pas rester en Europe – la toute-puissante Europe des 18 et 19ème siècles ! – s’il accepte de lui créer une compagne (143), et celle de vivre loin des hommes… en Amérique du Sud ! (c’est dire !!) (141)

Plus drôle, Frankenstein réfléchit soudain que l’être féminin qu’il a accepté de créer (la future « Fiancée de Frankenstein » du cinéma !) sera doué de raison, de volonté, que peut-être elle haïra la créature, sera encore plus méchante qu’elle, refusera peut-être d’obéir à son compagnon et de le suivre aux confins du monde habité, pire : qu’ils auront forcément des enfants ! (160) Quelque part, aujourd’hui, ce livre est une blague !…

Dans « Frankenstein », presque sans faire exprès, Marie SHELLEY crée le mythe du Méchant absolu qui voit tout, est partout, sait tout… naturellement, et surtout, cherche à nuire et faire le mal. Le personnage typique des « thrillers », – romans, films d’horreur ou d’épouvante –, qui s’en inspireront par la suite.

Mais finalement, le personnage de la créature de Frankenstein semble être d’autant plus réussi et intéressant que le personnage de son créateur est pauvre et transparent.

  • Pauvre Victor !

“It’s alive, IT’S ALIVE! […] Now I know what it feels like to be God!” (Frankenstein, 1931) ©Universal

“It’s alive, IT’S ALIVE! […] Now I know what it feels like to be God!” (Frankenstein, 1931) ©Universal

Animé par l’hybris, le jeune scientifique Frankenstein rêve de devenir le créateur d’une “espèce nouvelle” (52-53) / Chap.IV), une fois qu’il aura réussi à insuffler la vie à “la matière interte” (51/chap.IV).

Mais c’est aussi un être parfaitement égocentrique et lâche, qui, convaincu d’être la cause (indirecte) des meurtres qui touchent sa famille (79/Chap.VIII), se trouve toujours plus à plaindre que n’importe qui (82, 85/Chap.VIII ; 175/Chap.XXI) et, paralysé par le remords et la peur (88,89,90), ne songe ni à s’armer, ni même à se suicider, mais décidera, après la mort de sa femme, de poursuivre le monstre jusqu’en Russie, puis jusqu’au Pôle, jusqu’à ce que mort s’en suive, puisque, quoi qu’il fasse, le monstre finit toujours par lui échapper, “I know not how” (196) / «  je ne sais comment » (Chapitre XXIV).

On note pourtant qu’avec un sadisme extrême, la créature sème derrière lui des indices de son passage, pour garder Frankenstein sur sa piste, organisant un super jeu de cache-cache à travers le monde façon Petit Poucet :

« What his feelings were whom I pursued I cannot know. Sometimes, indeed, he left marks in writing on the barks of the trees, or cut in stone, that guided me, and instigated my fury. “My reign is not yet over” – these words were legible in one of these inscriptions – “you live, and my power is complete (…)”(198) / « Que ressentait celui que je poursuivais ? je ne saurais le dire. Parfois, il est vrai, il laissait des inscriptions sur les arbres ou taillées dans la pierre, qui me guidaient et ravivaient ma fureur, « Mon règne n’est pas encore fini ». (Tels étaient les mots contenus dans un de ces écrits.) « Vous vivez, et ma puissance est complète. » (Chap.XXIV)

Naissance d’un monstre sacré

  • « Le conte le plus étrange que jamais ait conçu imagination humaine »…

Essayer d’appréhender le « Frankenstein » de Mary SHELLEY avec la logique de notre siècle – ou simplement d’une manière logique – est, on le voit, une fausse piste qui ruine totalement l’œuvre. Car il s’agit en fait d’un conte, avec sa logique propre, celle du savoir absolu, de la méchanceté absolue, de l’éternelle poursuite, du rêve de vengeance, etc.

« A tale » est d’ailleurs le mot qu’on trouve utilisé dans la version anglaise originale, que Germain d’HANGEST traduit simplement en 1922 par : “histoire” (29, 202) ou « récit » (74, 77, 152, 202), et une seule fois par « conte » (203) :

“Thus has a week passed away, while I have listened to the strangest tale that ever imagination formed” (203) / “Une semaine s’est ainsi passée à écouter le conte le plus étrange que jamais ait conçu imagination humaine. » (Chap.XXIV)

  • 7 scènes majeures : les apparitions du Monstre

Mieux vaut se concentrer sur les quelques scènes majeures qui ont contribué à créer le mythe de la Créature ou du Monstre de Frankenstein, principalement basées sur ses apparitions…

1   Et tout d’abord, sa naissance :

"Frankenstein", film de Robert Whale (1931)

“Frankenstein”, film de Robert Whale (1931)

« It was on a dreary night of November, that I beheld the accomplishment of my toils. With an anxiety that almost amounted to agony, I collected the instruments of life around me, that I might infuse a spark of being into the lifeless thing that lay at my feet. It was already one in the morning ; the rain pattered dismally against the panes, and my candle was nearly burnt out, when, by the glimmer of the half-extinguished light, I saw the dull yellow eyes of the creature open ; it breathed hard, and a convulsive motion agitated its limbs.
How can I describe my emotions at this catastrophe, or how delineate the wretch whom with such infinite pains and care I had endeavoured to form ? His limbs were in proportion, and I had selected his features as beautiful. Beautiful ! – Great God ! His yellow skin scarcely covered the work of muscles and arteries beneath ; his hair was of a lustrous black, and flowing ; his teeth of pearly whiteness ; but these luxuriances only formed a more horrid contrast with his watery eyes, that seemed almost of the same colour as the dun-white sockets in which they were set, his shriveled complexion and straight black lips »
(56) /
Ce fut par une lugubre nuit de novembre que je contemplai mon œuvre terminée. Dans une anxiété proche de l’agonie, je rassemblai autour de moi les instruments qui devaient me permettre de faire passer l’étincelle de la vie dans la créature inerte étendue à mes pieds. Il était déjà une heure du matin ; une pluie funèbre martelait les vitres et ma bougie était presque consumée, lorsque à la lueur de cette lumière à demi éteinte, je vis s’ouvrir l’œil jaune et terne de cet être ; sa respiration pénible commença, et un mouvement convulsif agita ses membres.
Comment décrire mes émotions en présence de cette catastrophe, ou dessiner le malheureux qu’avec un labeur et des soins si infinis je m’étais forcé de former ? Ses membres étaient proportionnés entre eux, et j’avais choisi ses traits pour leur beauté. Pour leur beauté ! Grand Dieu ! Sa peau jaune couvrait à peine le tissu des muscles et des artères ; ses cheveux étaient d’un noir brillant, et abondants ; ses dents d’une blancheur de nacre ; mais ces merveilles ne produisaient qu’un contraste plus horrible avec les yeux transparents, qui semblaient presque de la même couleur que les orbites d’un blanc terne qui les encadraient, que son teint parcheminé et ses lèvres droites et noires. »
(Chap.V)

Manque de chance, le bébé est plutôt moche et n’inspire qu’horreur et dégoût à son créateur (56/Chap.V).

Dans le plus pur style gothique, toutes les apparitions de la créature se feront désormais de nuit, à travers la brume, à contrejour, sur fond d’orage, d’éclairs ou de pleine lune et en contreplongée, les mains tendues en avant comme prêtes à étrangler…

2   Que le narrateur se trouve couché sur son lit, en plein cauchemar, comme ici, à peine quelques heures après qu’il lui ait donné vie :

"Frankenstein" (1931)

“Frankenstein” (1931)

“I started from my sleep with horror ; a cold dew covered my forehead, my teeth chattered, and every limb became convulsed : when, by the dim and yellow light of the moon, as it forced its way through the window shutters, I beheld the wretch – the miserable monster whom I had created. He held up the curtain of the bed; and his eyes, if eyes they may be called, were fixed on me. His jaws opened, and he muttered some inarticulate sounds, while a grin wrinkled his cheeks. He might have spoken, but I did not hear; one hand was stretched out, seemingly to detain me, but I escaped, and rushed downstairs. I took refuge in the courtyard belonging to the house which I inhabited ; where I remained during the rest of the night, walking up and down in the greatest agitation, listening attentively, catching and fearing each sound as if it were to announce the approach of the demoniacal corpse to which I had so miserably given life.
Oh! No mortal could support the horror of that countenance. A mummy again endued with animation could not be so hideous as that wretch.
I had gazed on him while unfinished ; he was ugly then ; but when those muscles and joints were rendered capable of motion, it became a thing such as even Dante could not have conceived” (57) / « Je tressaillis et m’éveillai dans l’horreur ; une sueur froide me couvrait le front, mes dents claquaient, tous mes membres étaient convulsés : c’est alors qu’à la lumière incertaine et jaunâtre de la lune traversant les persiennes de ma fenêtre, j’aperçus le malheureux, le misérable monstre que j’avais créé. Il soulevait le rideau du lit ; et ses yeux, s’il est permis de les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Ses mâchoires s’ouvraient, et il marmottait des sons inarticulés, en même temps qu’une grimace ridait ses joues. Peut-être parla-t-il, mais je n’entendis rien ; l’une de ses mains était tendue, apparemment pour me retenir, mais je m’échappai et me précipitai en bas. Je me réfugiai dans la cour de la maison que j’habitais, et j’y restai tout le reste de la nuit, faisant les cent pas dans l’agitation la plus grande, écoutant attentivement, guettant et craignant chaque son, comme s’il devait m’annoncer l’approche du cadavre démoniaque à qui j’avais donné la vie de façon si misérable.
Ah ! aucun mortel ne pourrait supporter la vue de ce visage horrible. Une momie à qui le mouvement a été rendu ne saurait être aussi hideuse. Je l’avais contemplé avant qu’il fût achevé ; il était laid, sans doute ; mais quand ses muscles et ses articulations purent se mouvoir, cela devint une chose telle que Dante lui-même n’aurait pu la concevoir. » (Chap.V)

3   Qu’il la retrouve par une nuit d’orage à l’endroit même où son jeune frère William a été assassiné,- deux ans après qu’il l’ait abandonnée à son sort à Ingolstadt :

"Frankenstein" (1931)

“Frankenstein” (1931)

« While I watched the tempest, so beautiful yet terrific, I wandered on with a hasty step. This noble war in the sky elevated my spirits; I clasped my hands and exclaimed aloud, « William, dear angel !” this is thy funeral, this thy dirge!” As I said these words, I perceived in the gloom a figure which stole from behind a clump of trees near me; I stood fixed, gazing intently: I could not be mistaken. A flash of lightning illuminated the object, and discovered its shape plainly to me ; its gigantic stature, and the deformity of its aspect, more hideous than belongs to humanity, instantly informed me that it was the wretch, the filthy daemon to whom I had given life. (…) » (73) / “Tout en observant la tempête, si belle et pourtant si terrible, j’errais toujours d’un pas rapide. Cette majestueuse guerre dans le ciel élevait mon âme ; je joignis les mains et m’exclamai à haute voix : « William, cher ange, ce sont là tes funérailles et les lamentations sur ta mort ! » En disant ces paroles, je vis dans l’ombre une silhouette surgir d’un bouquet d’arbres, non loin de moi ; je restai le regard fixe, absorbé par cette vision. Il était impossible de me tromper. Un éclair illumina cette apparition et m’en découvrit nettement la forme ; sa stature gigantesque et la difformité de son aspect, plus hideux que n’en connaît l’humanité, m’indiquèrent immédiatement que j’avais sous les yeux le misérable, le démon immonde à qui j’avais donné la vie. » (Chap.VII)

4   Qu’il l’aperçoive courant vers lui au milieu des paysages sublimes de la Mer de Glace, par temps d’orage et épais brouillard :

gravure représentant la Mer de Glace

“The Source of the Arveiron, Valley de Chamouni” par William Henry BARTLETT, 1809-1854 :

« As I said this, I suddenly beheld the figure of a man, at some distance, advancing towards me with supernatural speed. He bounded over the crevices in the ice, among which I had walked with caution; his stature, also, as he approached, seemed to exceed that of man”.(95) / “En prononçant ces mots, j’aperçus soudain la silhouette d’un homme qui, à quelque distance, s’avançait vers moi avec une vitesse surhumaine. Il franchissait d’un bond les fentes de la glace, parmi lesquelles je m’étais avancé avec précaution ; en outre, à mesure qu’il s’approchait, sa taille semblait dépasser celle de l’homme. » (Chap.X)

5   Dans l’embrasure d’une fenêtre éclairée par la lune, juste après l’assassinat d’Elizabeth, la femme que Victor Frankenstein vient à peine d’épouser :

« While I still hung over her in the agony of despair, I happened to look up. The windows of the room had before been darkened, and I felt a kind of panic on seeing the pale yellow light of the moon illuminate the chamber. The shutters had been thrown back; and with a sensation of horror not to be described, I saw at the open window a figure the most hideous and abhorred. A grin was on the face of the monster; he seemed to jeer, as with his fiendish finger he pointed towards the corpse of my wife.”(189-190) / “Tandis que j’étais penché sur elle dans toute l’angoisse du désespoir, je levai par hasard les yeux. Les fenêtres de la chambre s’étaient auparavant assombries, et je ressentis une sorte de panique en voyant la lumière jaune pâle de la lune illuminer la chambre. On avait replié les volets à l’extérieur ; et c’est avec une sensation d’horreur indescriptible que je vis à la fenêtre ouverte la plus hideuse et la plus abhorrée des apparitions. Un ricanement s’ajoutait à l’horreur du monstrueux visage ; il semblait railler, tandis que son index affreux désignait le cadavre de ma femme. » (Chap.XXIII)

6   Au cimetière, une nuit de pleine lune évidemment, où Frankenstein fait nuitamment ses adieux à ses morts et voit ses imprécations saluées par un rire démoniaque :

« I was answered through the stillness of night by a loud and fiendish laugh. It rang on my ears long and heavily; the mountains re-echoed it, and I felt as if all hell surrounded me with mockery and laughter » (196) / “À travers le silence de la nuit, un rire éclatant et démoniaque me répondit. Il retentit longuement à mes oreilles de façon accablante ; les montages m’en renvoyèrent l’écho, et il me sembla être entouré de l’ironie et du rire même de l’enfer. » (Chap.XXIV)

7   Ou enfin, après la mort de Frankenstein sur le bateau de retour du Pôle Nord, à minuit précise, lorsque la créature fait sa dernière apparition à Walton :

« I entered the cabin where lay the remains of my ill-fated and admirable friend. Over him hung a form which I cannot find words to describe : – gigantic in stature, yet uncouth and distorted in its proportions. As he hung over the coffin, his face was concealed by long locks of ragged hair; but one vast hand was extended, in colour and apparent texture like that of a mummy. […] Never did I behold a vision so horrible as his face, of such loathsome, yet appalling hideousness » (210-211) / “J’entrai dans la cabine où reposaient les restes de mon malheureux et admirable ami. Au-dessus de lui, se penchait une silhouette que je ne peux trouver de mots pour décrire, d’une taille gigantesque, et pourtant étrange et difforme dans ses proportions. Tandis qu’il s’inclinait au-dessus du cercueil, son visage était caché par de longues mèches de cheveux emmêlés ; mais une main immense était tendue, semblable par sa couleur et sa contexture apparente à celle d’une momie. […] Jamais je n’ai contemplé de vision aussi horrible que sa face, d’une hideur aussi repoussante et pourtant terrifiante. » (Chap.XXIV)

  • Comment la créature devient un monstre :

A travers la créature de Frankenstein, Mary SHELLEY invente un sacré personnage : gigantesque en taille, horrible à faire peur, mais dont les inclinations vont vers « the sight of the flowers, the birds, and all the gay apparel of summer »(128) / « Mais ma joie principale était le spectacle des fleurs, des oiseaux, toutes les gaies couleurs de l’été » (Chap.XV) !

"Frankenstein" (1931)

“Frankenstein” (1931)

Dotée d’émotions (104), la créature est foncièrement bonne :

« For a long time I could not conceive how one man could go forth to murder his fellow, or even why there were laws and governments ; but when I heard details of vice and bloodshed, my wonder ceased, and I turned away with disgust and loathing » (116) / « Longtemps, je ne pus concevoir qu’un homme pût aller tuer son semblable, ni même pourquoi il existait des lois et des gouvernements ; mais quand j’entendis mentionner des exemples particuliers de vice et de carnage, mon étonnement cessa, et je me détournai avec impatience et dégoût. » (chap. XIII)

C’est parce qu’elle est rejetée par tous les hommes – et en premier lieu par son créateur (135/Chap.XVI) – qu’elle devient méchante. Et son histoire est humaine avant d’être surnaturelle :

“I am malicious because I am miserable” (140) / “Mes crimes ont ma souffrance pour cause » (Chap.IX), explique très simplement la créature, venue plaider sa cause auprès de Frankenstein, dans l’espoir que ce dernier acceptera de créer pour lui une compagne.

C’est celle d’une « injustice », ainsi qu’elle le résume à Walton à la fin du livre (213/ Chap.XXIV). Elle est en effet condamnée pour son apparence physique, avant de l’être pour ses crimes :

« Once my fancy was soothed with dreams of virtue, of fame, and of enjoyment. Once I falsely hoped to meet with beings who, pardoning my outward form, would love me for the excellent qualities which I was capable of unfolding. I was nourished with high thoughts of honour and devotion » (213) / « Jadis, ma fantaisie se repaissait de rêves de vertu, de gloire et de joie. Jadis, j’espérai dans mon illusion rencontrer des êtres capables de me pardonner ma forme extérieure, et de m’aimer pour les vertus que j’étais en mesure de manifester. J’étais nourri de pensées élevées d’honneur et de dévouement. » (Chap.XXIV)

La créature parle de « fatal prejudice » / « une prévention fatale » (130/Chap.XV), autant dire, avec les mots d’aujourd’hui, de préjugé ou d’intolérance.

“Was I, then, a monster, a blot upon the earth, from which all men fled and whom all men disowned ?” (117) / « Étais-je donc un monstre, une tache sur la terre, que tous les hommes fuyaient et désavouaient ? » (Chap.XIII)

Toutes les parties du roman où la créature rend compte de ses sentiments et analyse sa transformation psychologique – de simple « créature » en « monstre » – donnent naissance aux passages les plus émouvants du roman et fournissent de nouvelles bases pour ses futures adaptations. Passée du côté obscur, la créature devient l’archétype du mal incarné dans :

  • La figure du (grand méchant) loup, de la bête sauvage hurlant à la lune :

« When night came I quitted my retreat and wandered in the wood; and now, no longer restrained by the fear of discovery, I gave vent to my anguish in fearful howlings. I was like a wild beast that had broken the toils, destroying the objects that obstructed me and ranging through the wood with a staglike swiftness » (132) / « Lorsque la nuit arriva, je quittai ma retraite et j’errai à travers la forêt ; ne craignant plus désormais d’être découvert, je me laissai aller à exprimer ma souffrance en des hurlements terribles. J’étais semblable à une bête sauvage qui vient de rompre ses chaînes, détruisant les objets qui m’arrêtaient et traversant la forêt avec la vitesse du cerf. » (Chap.XVI)

  • La figure de la vengeance ou Nemesis, et de la destruction (des biens ou des personnes) :

“From that moment I declared everlasting war against the species, and, more than all, against him who had formed me, and sent me forth to this insupportable misery” (132) / «Dès cet instant, je déclarai à cette espèce une guerre éternelle, et surtout à celui qui m’avait formé pour me précipiter dans cette insoutenable souffrance.” (Chap.XVI)

La créature détruit aussi toutes les cultures et met le feu au chalet des De Lacey, lorsque ceux-ci l’abandonnent et le fuient. (134/ Chap.XVI)

“The mildness of my nature had fled, and all within me was turned to gall and bitterness” (135) / « La douceur de ma nature s’était enfuie, et toute chose se changeait dans mon âme en fiel et en amertume. » (Chap.XVI)

A partir de ce moment, la créature n’est plus animée que par “the spirit of revenge” (135) / « la flamme de la vengeance » (Chap.XVI)

“You can blast my other passions, but revenge remains – revenge, henceforth dearer than light of food! I may die, but first you, my tyrant and tormentor, shall curse the sun that gazes on your misery. Beware; for I am fearless, and therefore powerful. Il will watch with the wiliness of a snake, that I may sting with its venom. Man, you shall repent of the injuries you inflict” (162-163) / « Tu peux détruire mes autres passions, mais la vengeance me reste, la vengeance ! désormais plus chère à mon cœur que la lumière ou la nourriture ! Je mourrai peut-être, mais toi d’abord, mon créateur et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemplera ta misère. Prends garde ; car je suis sans peur, par conséquent puissant. Je veillerai avec la ruse du serpent pour pouvoir piquer du même venin. Homme, tu te repentiras du mal que tu causes ! » (Chap.XX)

  • La figure de l’ogre qui, croisant un gamin sur sa route (Il s’agit de William, le jeune frère de Frankenstein), décide de l’enlever pour en faire son compagnon et ne plus être seul. (138/Chap.XVI)
  • Et même la figure du pervers sexuel (voire du violeur), dans ce passage étonnant où il découvre la jeune bonne Justine endormie dans une grange « blooming in the loveliness of youth and health » (139) / « d’une fraîcheur exquise d’être jeune et sain » (Chap.XVI) et lui susurre des mots d’amour à l’oreille, avant de déposer près d’elle la preuve qui la fera à coup sûr accuser du meurtre de William.

Ce dernier thème est encore renforcé par la menace lancée par le monstre lorsque Frankenstein revient sur sa promesse de lui créer une compagne :

“I go ; but remember, I shall be with you on your wedding-night” (163) / « Je pars ; mais souviens-toi ! je serai près de toi le soir de ton mariage. » (Chap.XX)

Lectures de Frankenstein

Preuve que nous avons avec le « Frankenstein » de Mary SHELLEY un véritable chef-d’œuvre, le roman donne lieu, près de deux siècles après sa première parution, à de nouvelles lectures. On souligne notamment :

  • Le roman d’une femme d’à peine 19 ans…
  • L’une des premières œuvres du genre fantastique
  • Des thèmes très actuels, comme la différence, la solitude et l’abandon (17/Lettre II ; 97/Chap.X) :

“Shall each man”, cried he, “find a wife for his bosom, and each beast have his mate, and I be alone ?” (162) / “Chaque homme, s’écria-t-il, trouvera donc une épouse pour son sein, et chaque bête aura sa femelle, tandis que je resterai seul ? » (Chap.XX)

Qui posent, par extension, des questions sur la peine de prison, par exemple, et l’isolement social qu’elle représente pour le prisonnier :

“If I have no ties and no affections, hatred and vice must be my portion; the love of another will destroy the cause of my crimes, and I shall become a thing of whose existence everyone will be ignorant. My vices are the children of a forced solitude that I abhor; and my virtues will necessarily arise when I live in communion with an equal. I shall feel the affections of a sensitive being, and become linked to the chain of existence and events, from which I am now excluded” (142-143) / “Si je n’ai aucun lien, aucune affection, la haine et le vice seront nécessairement mon partage ; l’amour d’un autre être supprimerait la cause de mes crimes, et je serais une créature dont chacun ignorerait l’existence. Mes vices sont les fruits d’une solitude forcée que j’abhorre ; et mes vertus se développeront fatalement quand je vivrai en communion avec un égal. J’éprouverai les sentiments d’un être sensible, et je me rattacherai à la chaîne d’êtres et d’événements d’où je suis aujourd’hui exclu. » (Chap.XVII)

  • La relation créature/créateur (96/X; 98/Chap.X ; 126-127/Chap.XV)
  • La relation maître-esclave (148/Chap. XVIII ; 162/Chap.XX ; 198/XXIV)
  • Les dangers de la science, et en particulier celui des manipulations génétiques.

______________________

Lu dans le cadre d’une lecture croisée du Challenge Halloween 2015 organisé par Lou & Hilde, vous pourrez trouver d’autres chroniques de lecture de « Frankenstein or the modern Prometheus » de Mary SHELLEY chez :

SOURCES :

  • Les numéros de pages font référence à l’édition Penguin de 1992.
  • (*) Traduction française de Germain d’Hangest en 1922 (en accès libre sur wikisource)

En Savoir plus :

 

Challenge Halloween 2015 chez Lou & Hilde.

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6 Commentaires dans “« Frankenstein ou le Prométhée moderne » de Mary Shelley (1818)…

    • Ada dit:

      Un grand classique de temps en temps, ne serait-ce que pour réviser ses références, ça fait du bien ! Je croyais l’avoir déjà lu, mais je confondais avec “L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de M. Hyde” de Stevenson, que j’avais adoré (avec aussi la notion de monstre…). Je pense que le second a mieux vieilli que le premier !! Je prévois de m’intéresser aussi aux films, peut-être pour Halloween prochain ?

  1. Grace Bailhache dit:

    OMG voilà ce qui s’appelle un article bien “torché”, je suis époustouflée par ce travail fabuleux et tout ce que j’ai appris alors que je croyais connaitre cette œuvre. Déjà j’ignorais le détail du style épistolaire, le prénom de Frankenstein c’est tout dire !

    Tu donnes résolument envie de le lire, à ajouter à la PAL à l’occasion !

    A suivre….

    Grace

    • admin dit:

      Merci, ma Grace ! Tu devrais venir plus souvent par ici, je me sentirais moins seule 😉 ! En fait, mon optique quand je lis et chronique un livre – surtout si c’est un classique – c’est de ne plus avoir à y revenir, alors forcément, c’est un peu long… Ravie d’avoir pu rafraîchir tes souvenirs.

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