Essai : « Columbo la lutte des classes ce soir à la télé » de Lilian Mathieu…

Essai-Columbo-Lutte-des-Classes

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Une approche sociologique…

« Columbo » comme série « hautement politique », mettant en scène une « revanche de classe », c’est la thèse que développe le sociologue Lilian MATHIEU dans son essai « Columbo la lutte des classes ce soir à la télé », sorti en octobre 2013…

L’originalité de la série « Columbo », qui a fait les beaux jours de la télévision dans les années 70, vient du fait que, dès le début de l’épisode, le spectateur connait tout de l’identité du meurtrier, de son mobile et de son mode opératoire.

Loin du traditionnel « whodunit », chaque épisode consiste donc en une sorte de jeu de « Mastermind » – ou plus précisément une partie d’échecs – opposant le riche criminel persuadé d’avoir commis « le crime parfait », et le flic minable, ou apparemment minable, qui ne semble pas de taille pour cet affrontement.

Capital symbolique, domination sociale et retournements de situation…

Columbo (2×7) : « Match dangereux » (1973)

Psychiatres ou avocats renommés, artistes, auteurs de polars à succès, héritiers de grandes familles, critiques d’art ou chefs cuisiniers, les criminels de Columbo sont riches, puissants et cultivés, vivent dans de belles demeures et conduisent des voitures de luxe (11-12), quand le petit lieutenant de la criminelle, fils d’immigrants italiens, promène une bagnole et un imperméable usés et semble se délecter du contraste de sa personne avec les figures et les décors huppés de la classe dominante californienne auprès de laquelle il est amené à enquêter.

Dans le système développé par le sociologue Pierre BOURDIEU (notamment dans son étude des styles de vie « La Distinction » paru en 1979), ces représentants de l’élite cumulent les « capitaux » : capital économique, culturel, politique, social ou physique (25-26), ce qu’il nomme pour résumer : « le capital symbolique » (26).

Plus qu’un « affrontement d’intelligences » souligné par exemple par Gérard WAJCMAN dans « Les Experts : la Police des Morts » (p.120), c’est sous l’angle de l’affrontement de classes que l’auteur de cet essai Lilian MATHIEU aborde la série.

« C’est plus précisément la domination qui caractérise les relations qui s’établissent progressivement entre les deux principaux protagonistes de chaque épisode », note-t-il. (11)

Leur style de vie, mais aussi la psychologie des meurtriers (n’imaginant pas d’autre moyen que l’élimination physique de quiconque menace leur toute-puissance) et les mécanismes des crimes, tous mettant en œuvre la supériorité intellectuelle qui les caractérise, leur maîtrise d’objets techniques ou de technologies que seule la richesse permet de posséder (Ah ! Columbo s’émerveillant devant un répondeur téléphonique, un fax ou une machine à écrire à ruban !), tout cela, pour l’auteur, dénote « une critique acérée des expressions symboliques de la domination sociale » (15), qui fait de Columbo « une série hautement politique » (21).

Soulignant la prédominance dans les scénarios de la série de la figure du maître-chanteur et du motif de la faute passée, enfouie ou cachée, Lilian MATHIEU y voit même la remise en cause de la société capitaliste américaine :

« La réussite des personnages centraux de Columbo est dans bien des cas indue, ou entachée par une lourde faute. La figure, héroïsée dans la société américaine, du self-made man, de celui qui ne doit sa réussite qu’à ses propres talents et audaces se trouve ainsi sérieusement écornée » (51-52).

La confrontation comique du criminel huppé et du policier, l’arrogance des assassins, sûrs d’eux et sous-estimant les capacités de leur adversaire, écrit Lilian MATHIEU, fait « tout le sel du récit » et « C’est ce renversement de la domination, attendu tout au long de l’épisode et qui en constitue l’achèvement, qui produit la jubilation du spectateur » (12)

Un renversement final de la domination qui a tous les traits d’une « revanche de classe » selon la « lecture « marxiste » si l’on veut, mais plus exactement « bourdieusienne », que ce livre entend proposer de Columbo » (12)…

Mais L.MATHIEU s’intéresse aussi à la singularité du personnage de Columbo et de sa méthode d’enquête pour y apporter l’éclairage des sciences sociales (114) et en appelle :

  • au sociologue américain d’origine canadienne Erving GOFMAN, auteur des « Rites d’interaction » en 1967, pour analyser avec force humour « l’art » de Columbo « de faire mauvaise figure » dans ses interactions avec ses suspects (93). Projeté dans un monde social très éloigné du sien le temps d’une enquête, le lieutenant de la criminelle apparait pitoyable, gaffeur, et il a la plus grande peine à se faire reconnaître dans son rôle (on le prend ainsi volontiers pour un officier subalterne, quand ce n’est pas pour un extra ou un clochard !).
  • Reprenant ensuite les travaux récents du philosophe allemand Axel HONNETH, auteur de « La Société du Mépris » en 2006, il montre que les suspects tentent d’abord de l’ignorer, voire se moquent de lui, et c’est son insistance qui les pousse à une exaspération qui marque généralement le point  de bascule de l’enquête (109), à partir duquel Columbo va pouvoir les pousser à la faute en leur tendant un piège :

« L’exaspération du principal suspect est une arme au service du lieutenant lorsque celui-ci peine à réunir les preuves de sa culpabilité. Il s’agit alors de l’amener à se dénoncer lui-même en commettant une faute, ce qui exige parfois que le lieutenant élabore ce que l’on appellera au chapitre suivant – en en suivant une nouvelle fois Goffman – des fabrications, sortes de traquenards dans lesquels, tellement imbu de lui-même, le meurtrier fonce généralement tête baissée » (110).

  • Lilian MATHIEU utilise également la notion de « paradigme indiciaire » développée par l’historien contemporain Carlo GINZBURG pour expliquer la méthode d’enquête très personnelle de Columbo et l’attention qu’il porte en particulier «  aux éléments d’apparence négligeable », ce désormais célèbre « détail qui [le] chiffonne » (117) :

« L’indice n’est pas pour Columbo ce qui dispose d’une valeur probatoire mais plutôt ce qui vient réfuter une interprétation logique » (118), – celle proposée ou mise en scène par le meurtrier.

  • Enfin, la manière dont Columbo remet en question, pour un détail anodin, ce qui se présente comme une évidence est l’expression des compétences décrites dans l’ethnométhodologie du sociologue américain Harold GARFINKEL :

« L’affinité entre la méthode de Columbo et l’ethnométhodologie apparaît clairement dans les questions, souvent des plus prosaïques (au point parfois de susciter la gêne chez les témoins), que pose le lieutenant : c’est bien le plus commun, le plus immédiat et le plus banal, des conduites humaines qui focalise sa curiosité. C’est bien le socle routinier des activités ordinaires qu’il place au cœur de ses enquêtes et qui lui permet de repérer ce qui ne va pas de soi dans les récits que lui livrent les suspects » (120-121)

Columbo comme « mise en scène d’une revanche de classe »*  ?

Columbo comme œuvre (forcément populaire !) de critique sociale (43) ? Il semble que nombre de séries policières se situant en Californie voient, elles aussi, leurs enquêteurs se frotter à des milieux privilégiés, sans véhiculer pour autant de message politique profond ou caché du type de celui présenté par Lilian MATHIEU dans cet essai « Columbo la lutte des classes ce soir à la télé ». Ainsi de Veronica Mars, The Closer, ou Dragnet et sa version plus récente L.A. Dragnet

Columbo (1×1) : « Le Livre témoin » (1971)

Acteur du rôle-titre, mais aussi réalisateur, scénariste, producteur et coproducteur de certains épisodes, Peter FALK semble avoir insisté quant à lui sur l’admiration portée par son personnage  aux brillants criminels qu’il poursuit, une admiration souvent réciproque, lorsque, découvert, le criminel reconnaissait enfin l’intelligence du policier (14).

Lilian MATHIEU reconnait d’ailleurs ne pas connaître les convictions politiques des créateurs de la série ni les avoir jamais interviewés sur ce point et se contente de dire que c’est « en ces termes que le public peut percevoir [cet] affrontement, [que] la mise en scène des écarts sociaux abyssaux y invite, et [que] c’est selon nous une des clés de la popularité de la série » (14).

J’y verrai donc, pour ma part, une tentative intéressante – même si largement discutable – de vulgarisation des travaux de grands sociologues et… une occasion de regarder nos séries d’un œil différent.

Le renversement final des forces dans Columbo comme « une revanche de classe » (12) ? On n’est pas obligé d’adhérer ! Un affrontement de classes, plutôt qu’un « affrontement d’intelligences » ? J’ai personnellement toujours pensé que Columbo était un finaud qui avançait masqué pour endormir la méfiance de ses interlocuteurs… On a même l’impression que dès la première rencontre, Columbo a reconnu le coupable, mais doit lutter – verbalement, intellectuellement, en usant les nerfs de son adversaire et en le repoussant dans ses derniers retranchements – pour le « pousser à la faute », qui est la seule preuve qu’il puisse obtenir. Une faute qui consiste le plus souvent à réviser le scénario initial de crime parfait, sur une fausse indication lancée par le policier…

Merci aux Editions Textuel et à Arnaud pour la découverte de cet ouvrage.

* p.21

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