« Forensics : the Anatomy of Crime » par Val McDERMID (2/4)…

200 ans de sciences médico-légales…

Quand une auteure de polars décide de partager avec ses lecteurs toutes ses notes personnelles et les connaissances médico-légales qui lui servent quotidiennement pour écrire ses histoires, on se précipite, non ?

C’est ce que nous avons fait ! Et comme le livre de Val McDERMID « Forensics : The Anatomy of Crime » de Val McDERMID n’est pas (pas encore) traduit, on partage avec vous le meilleur de ce bouquin passionnant, qui récapitule les avancées de la science médico-légale à travers chacune de ses spécialités, ses pionniers et ses grandes figures historiques, ses faits divers et les grands procès qui ont fait bouger les lignes, illustrés par la pratique des experts britanniques actuels que la romancière a pu rencontrer.

Après le premier épisode qui évoquait : 1/ l’analyse de scène de crime, 2/ les particularités des scènes d’incendie et 3/ les super pouvoirs des insectes pour dater un meurtre, 2ème partie de notre feuilleton de l’été avec aujourd’hui :

4/ l’autopsie
5/ la toxicologie
6/ l’analyse des empreintes digitales ou dactyloscopie.

4. Médecine légale / autopsie

Reconstruire le passé – ou plutôt ce qui s’est passé – à partir de tout élément inhabituel constaté sur le corps ou à l’intérieur du corps et pour cela, cataloguer d’abord tous ces éléments, c’est le but de l’autopsie (65).

La première aurait été pratiquée sur Jules César en 44 avant J-C (66), mais c’est le médecin grec Galien ou Galienus (129-216 ap. J-C) qui pose durablement les bases de l’anatomie humaine à partir de dissections de porcs ou de singes (les dissections humaines sont interdites dans la Rome Antique), jusqu’à ce qu’à la Renaissance, André Vésale ou Andreas Vesalius (1514-1564) mette à jour ces connaissances et commence à s’intéresser à la pathologie (66).

Son célèbre « De Humani Corporis Fabrica » (« Sur le fonctionnement du corps humain) » publié en 1543 est dédié à Charles Quint qui, de son côté, avait promulgué quelques années plus tôt la « Lex Carolina », instaurant des règles de procédure criminelle et donnant aux courts de justice le pouvoir d’enquêter sur les crimes les plus graves en faisant notamment appel aux compétences des médecins (66).

Adoptée par la majeure partie de l’Europe continentale, la Lex Carolina provoque la rivalité d’auteurs scientifiques et de publications, dont émerge notamment la figure du chirurgien français Ambroise PARÉ (1510-1590), parfois considéré comme « le père de la pathologie médico-légale » du fait de ses descriptions de différentes morts violentes et la distinction qu’il établit entre les blessures infligées à une personne vivante ou déjà morte (66).

Au 19ème siècle, c’est le Britannique Alfred Swaine TAYLOR qui modernise la médecine légale en publiant un « Manuel de Jurisprudence médicale » (1831) qui sera réédité dix fois de son vivant, … avant de ruiner durablement sa réputation et celle de sa discipline en se trompant dans une affaire d’empoisonnement (67).

Après lui, entouré d’une aura d’infaillibilité, le brillant expert légiste Bernard SPILSBURY jouera les virtuoses dans les prétoires de 1910 à 1947, imposant ses vues dans plus de 200 procès et faisant au passage quelques « martyrs du spilsburyisme » (77)…

Après avoir détaillé de manière vivide les différentes étapes qui suivent immédiatement la mort (évolution de la température du corps, rigor mortis, putréfaction) et les nombreuses variables qui les affectent (taille du corps, position, vêtements, exposition au soleil et aux intempéries… – ici, on pense évidemment à « La Ferme des Corps » créée par William BASS en 1981 afin d’étudier de manière systématique toutes les variations possibles de la décomposition d’un corps et ses interactions avec l’environnement -, Val McDERMID poursuit avec les différentes étapes de l’autopsie proprement dite, invasive, difficilement acceptable par les familles, mais qui sera peut-être un jour entièrement remplacée par la virtopsie ou autopsie virtuelle, qui présente l’avantage de pouvoir être refaite indéfiniment, archivée, partagée par plusieurs pathologistes, “ without a single scratch from a knife”/ sans qu’aucune incision ne soit pratiquée (87).


Galien (129-216) pose les bases de l’anatomie humaine
La Leçon d’anatomie du docteur Tulp” par Rembrandt (1632)
La virtopsie ou virtual autopsy pratiquée par le légiste des “Experts : Manhattan”  ©CBS

5. Toxicologie

Figure majeure de la toxicologie au 19ème siècle, Mathieu ORFILA teste tous les poisons possibles et imaginables sur des chiens et publie en 1813 – à tout juste 26 ans ! – son « Traité des Poisons » qui fera référence pendant plus de 40 ans (88).

Il y consacre un chapitre entier à l’arsenic, qui, sans odeur et sans goût, facile à se procurer et imitant par ses effets une mort naturelle, est sans aucun doute LE poison du 19ème siècle, surnommé « poudre de succession » (94).

Ainsi de l’Anglaise Mary Ann COTTON (1832-1873) qui utilisa l’arsenic pour décimer toute sa famille et se débarrasser de sa mère, de ses maris et amant, de nombre de ses enfants et beaux-enfants avant d’être pendue (95).

Appelé par l’avocat de Marie-Fortunée Lafarge en 1840 pour discréditer le test utilisé pour détecter l’arsenic dans le corps du malheureux mari, Mathieu ORFILA finira par la faire condamner à la prison à vie et aux travaux forcés (91-93) !

Le premier laboratoire de toxicologie médico-légale est créé en 1918 à New-York et développe les tests permettant d’identifier la moindre toxine (97-98). A cette époque, la nouvelle substance miracle est le radium découvert par Marie CURIE en 1898. On l’utilise pour le traitement contre le cancer, dans les produits de beauté et pour peindre les chiffres phosphorescents des montres et horloges. La terrible affaire de l’empoisonnement des « Radium Girls » (ouvrières de l’usine de montres US Radium), étouffée par des compensations amiables en 1925, est racontée dans le livre de Deborah Blum : « The Poisoner’s Handbook » (99-102).

Les professions médicales et para-médicales ont aussi leur quota de serial killers ! Après l’infirmière écossaise Jessie McTAVISH qui hâtait la mort de ses vieux patients au moyen d’insuline au début des années 70 (104-105), c’est un médecin anglais, Harold Frederick SHIPMAN, qui est jugé et condamné en 1999 pour le meurtre de 15 de ses patients isolés suite à des injections de morphine, – même si l’enquête lui en attribuait un total d’au moins 210 ! (106-110)

Interrogé par Val McDERMID, le toxicologue Robert FORREST confirme que le champ d’investigation actuel est essentiellement celui des drogues : héroïne, cocaïne, méthamphétamine… (102)

Le Saviez-Vous ? S’il suffit de couper les cheveux en quatre – littéralement ! – pour prouver la prise chronique de méthadone par un sujet, des cheveux clairs ou des traitements cosmétiques tels que teinture ou lissage peuvent faire disparaître les traces de drogue (103). Les parties du corps où l’on trouvera les traces de ces drogues dépendent de la manière dont elles ont été administrées (par inhalation, injection intramusculaire ou intraveineuse, absorption…). Dans le doute, il vous faudra viser la cuisse qui est le muscle le plus stable du corps humain après la mort (108).


Le “Traité des Poisons” de Mathieu Orfila est publié en 1813
L’arsenic ou “poudre de succession” est l’arme de prédilection au 19ème siècle…
Mary Ann Cotton, tueuse en série anglaise a choisi l’arsenic (1832-1873)
L’affaire des Radium Girls : empoisonnement au radium des ouvrières d’une usine de montres (1917-1925)

6. L’analyse des empreintes digitales ou dactyloscopie.

Deux Anglais se disputent la découverte de l’unicité des empreintes digitales et la possibilité de les utiliser à des fins d’identification de personnes : William James HERSCHEL, qui les utilise en Inde à partir de 1857 pour la signature de contrats et pour s’assurer de l’identité des prisonniers et bénéficiaires de pensions de l’armée (117-118), et Henry FAULDS, médecin missionnaire à Tokyo, qui met au point le premier système de classification des empreintes digitales et le propose, sans succès, à Scotland Yard en 1886 (118-119). La signature de peintures rupestres ou de poteries préhistoriques au moyen de traces digitales fait évidemment remonter la découverte à beaucoup plus tôt…

FAULDS expose ses idées à DARWIN… qui passe à Sir Francis GALTON… qui conçoit en 1892 un système de classification détaillé (119). Le premier fichier d’empreintes est créé par la police en Argentine en 1891 sous la direction de Juan VUCETICH (119-120), avec un système utilisant les dix doigts (toujours en usage dans les pays hispanophones). Puis  c’est l’Anglais Sir Edward HENRY qui améliore le système Galton en créant un numéro unique à partir de caractéristiques telles que boucles, arches et tourbillons, avant de créer le bureau des empreintes digitales de Scotland Yard en 1901 (121). Ce système est toujours utilisé dans les pays anglophones.

C’est évidemment l’utilisation de l’ordinateur dans les années 80 qui rendra enfin efficace la comparaison des empreintes digitales, en automatisant le processus.

Mais la technique a ses limites et Val McDERMID a rencontré Catherine TWEEDY dont le travail au sein d’un cabinet d’experts pour la défense est de remettre en cause le travail des policiers spécialisés dans les empreintes (132). « L’analyse d’empreintes digitales n’est en aucun cas une science », explique-t-elle. « C’est une simple comparaison » (133). La police britannique a adopté un standard de 16 points de concordance, quand d’autres pays n’en retiennent que 12 (130) et surtout, se concentrer sur les similarités plutôt que sur les différences peut s’avérer dangereux, comme dans l’affaire de l’officier Shirley McKie, mise en cause en 1998 par une empreinte retrouvée sur une scène de crime qu’elle était censée protéger et innocentée en 2002 (130-132).

Le saviez-vous ? Les empreintes digitales se forment à la 10ème semaine de grossesse, quand le fœtus mesure seulement 8cm ! (127)


Empreintes digitales prises par William James Herschel (1859-1860)
Le Traité sur les Empreintes digitales – Sir Francis Galton (1892)
Révélation des empreintes à l’aide d’ultra violets (©Airman/U.S.Airforce)

La suite est à lire dans « Forensics : the Anatomy of Crime » par Val McDERMID (3/4) :

7/ l’ADN et l’analyse des traces de sang
8/ l’anthropologie médico-légale
9/ la technique de reconstruction faciale

En Savoir plus :

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