Récit : « Au Bagne » de Albert Londres

“Tu diras tout ! Tout ! Pour que ça change un peu !”

St Nazaire-Cayenne, 21 jours de bateau à bord du « Biskra » qui, justement, ramène au bagne quelques forçats évadés…

Nous sommes en 1923. Albert Londres part pour la Guyane française où il passera un mois pour « voir ce qui s’y passe, pour les journaux » (p.17). Accompagné d’un photographe, le grand reporter prépare une série d’articles à paraître dans « Le Petit Parisien ». Le bagne guyanais compte alors 9.000 Français et fonctionne depuis plus de 60 ans.

Il visite les lieux : Cayenne, les Iles du Salut (l’Ile Royale, l’Ile St. Joseph, l’Ile du Diable), Saint-Laurent-du-Maroni et même l’Ilet St Louis où sont gardés les lépreux, rencontre les représentants de l’administration, les notables, visite les différents camps, se fait ouvrir les cellules et recueille les témoignages des condamnés, qui sont rapportés au fil du récit de sa découverte, avec beaucoup de dialogues et un vocabulaire pittoresque à souhait.

« Quelqu’un est là, qui vient de Paris ; il entendra librement ceux qui ont quelque chose à dire ! » (p.100)

… c’est ainsi qu’il est annoncé par le surveillant principal aux « incos » (les incorrigibles) de l’Ile St Joseph, condamnés au cachot pour des fautes commises au bagne.

« Plus qu’un mot à la bouche : le malheur ; une idée fixe : la liberté »…

Si les premières pages nous livrent, entre autres descriptions colorées, un compte-rendu amusant de ce qu’il appelle la « littérature sur peau humaine » (autrement dit les tatouages des bagnards) :

« (…) Torses et bras étaient illustrés. […] L’un était tatoué de la tête aux doigts de pieds. Tout le vocabulaire de la canaille malheureuse s’étalait sur ces peaux : « Enfant de misère », « Pas de chance », « Ni Dieu ni maître », « Innocent », cela sur le front. « Vaincu, non dompté ». Et des inscriptions obscènes à se croire dans une vespasienne. Celui-là, chauve, s’était fait tatouer une perruque, avec une impeccable raie au milieu. Chez un autre, c’étaient des lunettes. C’est le premier à qui je trouvai quelque chose à dire : « Vous étiez myope ? – Non, louftingue. » (p.38)

le journaliste est scandalisé par les conditions de vie extrêmes des bagnards et décrit très vite le bagne comme « une usine à malheur », faite pour broyer les forçats (p.36).

Cayenne est un port miteux, « ni quai, ni rien ». « Il paraît que nous n’avons pas encore eu le temps de travailler, depuis soixante ans que le bagne est en Guyane », s’indigne le reporter. « Tout le monde s’en f…. » (p. 27). La route coloniale N° 1, – qu’il appelle par dérision N°0 -, en construction depuis plus de 50 ans, ne compte toujours que 24 Km (p.78) et au km 24, les bagnards qui travaillent à la construire, sont pieds nus, rongés par la fièvre et les parasites, sous-nutris.

« Si c’est pour faire crever des individus, ne changez rien, tout va bien ! Si c’est pour faire une route… » (p.83)

Quand ils ne passent pas la nuit aux fers, le pied pris dans la manille, ils sont enfermés à 50 par cage de 5H00 du soir à 5H00 du matin, jouent aux cartes pour se faire un pactole et s’entre-tuent au couteau, sous l’œil indifférent des surveillants chargés de faire respecter le règlement…

Le bagne commence à la libération…

Mais surtout, il y a le « doublage », une loi censée favoriser la colonisation, puisqu’elle force les bagnards à rester le double de leur temps en Guyane, voire à y demeurer toute leur vie, sans leur offrir les concessions  promises, les vouant ainsi à la misère et au désespoir.

« Le but de la loi était noble : amendement et colonisation », note Albert Londres, « le résultat est pitoyable. Et ici, voici la formule : le bagne commence à la libération. » (p. 41)

D’où les fréquentes tentatives d’évasion, parmi lesquelles celle de Dieudonné, de la bande à Bonnot :

« Dieudonné, de la bande à Bonnot, est parti sur 2 troncs de bananier, mer terrible et requins à la surface. Le courant mit 3 jours pour l’apporter sur la « grande terre ». Il marcha vers le Venezuela, mais ne connaissant pas la route, tomba dans le camp Charvein. Il se jeta lui-même dans le piège, tête baissée. » (p .97)

C’est à St Laurent qu’on fait son « doublage » et que survivent tous les « libérés ». (p.141)

Ce sont « les parias blancs de St Laurent du Maroni », la « capitale du crime » (p.137), où « il y a 30 assassins et voleurs contre un simple citoyen » (p.142), une véritable « cour des miracles ». (p.145) « Il faut voler ou se suicider », conclue Albert Londres (p.224)

« Assassins, si vous saviez ! » est la phrase qui échappe à Albert Londres (p.147)

Brèves de bagne…

En bon journaliste, AL fait de la vulgarisation, donne des faits et multiplie les témoignages. Ceux du gouverneur qui lui offre un toit, du commandant, du directeur des douanes, du curé de Cayenne, du docteur Clément, de Bel-Ami le condamné qui effectue son doublage comme restaurateur, et ceux des forçats, surtout, qui chacun racontent leur histoire :

  • Ullmo, ex-enseigne de vaisseau de la marine française qui avait passé 15 ans à l’Ile du Diable, dont 8 tout seul face à la mer, dans l’ancienne case de Dreyfus, et s’est fait baptiser ;
  • Roussenq, le forçat révolté, condamné à 20 ans de travaux forcés et qui parvint à accumuler 3379 jours de cachot, à St Michel. « Quel âge avez-vous ? », lui demande Albert Londres. « 23 ans de vie et 15 ans d’enfer, ce qui fait 38 », répond Roussenq (p. 111).
  • et Henry Marcheras, le forçat infirmier des Iles du Salut, qui s’évadera 5 fois, voyageant beaucoup et dont AL versera l’un des courriers à la commission de réforme du bagne.

Albert Londres rapporte toutes ces histoires, certaines très courtes comme la série des audiences du Tribunal maritime (pp.192-202) qui sonne un peu comme des brèves de comptoir, comme pour souligner l’absurdité des situations. Et le livre se termine presque lorsqu’un nouveau cargo-cage amène 672 nouveaux condamnés (moins 3 morts au cours du voyage) au Maroni, jetés à 65 par case, sans tri…

Et il conclue :

« Voilà ! je rêve encore chaque nuit de ce voyage au bagne. C’est un temps que j’ai passé hors la vie. Pendant un mois, j’ai regardé les cent spectacles de cet enfer et maintenant ce sont eux qui me regardent. Je les revois devant mes yeux, un par un, et subitement, tous se rassemblent et grouillent de nouveau comme un affreux nid de serpents » (p.228)

Le bagne est supprimé…

En visite à la case commune une nuit à l’Ile royale, Albert Londres avait surpris ces mots échangés par deux bagnards à propos de cette visite d’un journaliste : « Tu crois qu’il y fera quelque chose ? » (p.105)

En fait, suite à la parution de son enquête dans « le Petit Parisien », assortie d’une Lettre ouverte au Ministre des Colonies (reproduite dans le livre), Roussenq sera libéré et le bagne -ou en tout cas ses cachots- supprimés dès 1924 par Edouard Herriot, en attendant leur abolition complète en 1937. Les derniers bagnards de Guyane, eux, ne seront rapatriés qu’en 1953

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