Le Faucon maltais / The Maltese Falcon, de Dashiell HAMMETT…

Le Faucon maltais : couverture de l'édition anglaise

En lisant Le Faucon maltais 90 ans après sa publication en 1930, on arrive forcément après la bataille ! Si Dashiell HAMMETT a créé le genre du hard-boiled, il a été pillé, copié, a inspiré à juste titre… On connaît ses personnages et l’intrigue complexe, dépourvue d’action, n’aide pas vraiment…

Sam Spade, l’archétype du détective privé américain des années 30 et 40, se révèle être un anti-héros. Et malgré ses tribulations, rien ne surprend vraiment dans ce livre. Pour tout dire, on s’ennuierait presque… Si ce n’était l’écriture très particulière de l’auteur et la création du personnage si parfaitement incarné par BOGART en 1941.

Le Faucon maltais est beaucoup plus que l’enquête d’un privé à San Francisco, c’est pourquoi il faut le (re)lire.

Le privé et la femme fatale

Comme au théâtre, le livre commence par l’entrée (en scène) dans l’agence de détectives Spade & Archer de Brigid O’Shaughnessy. Introduite par la pétillante secrétaire Effie Perine, la Belle implore l’aide de Sam Spade dans une histoire qu’elle semble inventer de toutes pièces, au pied levé. C’est Miles Archer, dont Spade fréquente secrètement la femme Iva, qui se charge de la filature et… se fait descendre.

A force d’interrogatoires, Spade découvre en Brigid une aventurière à la recherche d’un trésor perdu, le faucon de Malte. Elle n’est évidemment pas seule sur le coup…

  • La figure du privé dans le Faucon maltais

Dès les premières pages du roman de Dashiel HAMMETT, on trouve la description du P.I. américain tel qu’on le connaît aujourd’hui :

  • Vénal, c’est du moins ainsi qu’il se présente, il est aussi cynique, sûr de lui, volontiers provocateur, voire immoral.

« We didn’t exactly believe your story. », confirme-t-il à Brigid, lorsqu’elle revient sur son histoire. « We believed your two hundred dollars. » (31) / Nous n’avons pas prêté foi à votre histoire. […] Nous avons prêté foi à vos deux cents dollars.

  • Collectionneur de femmes, quel que soit leur âge, leur origine sociale ou leur couleur de cheveux (Brigid, Effie, Iva…), le personnage central du Faucon maltais vit seul. Avant tout épris de sa liberté, il dépense beaucoup d’énergie à les maintenir à distance. De même pour ses adversaires, la police ou la justice.
  • Bagarreur, même s’il dit ne pas aimer les armes (15) :

« I don’t mind a reasonable amount of trouble. » (53) / Les ennuis ne me dérangent pas tant qu’ils restent dans les limites du raisonnable.

Et un peu plus loin :

« Childish, huh ? I know, but, by God, I do hate being hit without hitting back. » (79) / Puéril, hein ? Je sais. Mais, bordel, je téteste recevoir un coup sans le rendre.

Absolument sans horaires, le privé du Faucon maltais fume (2, 20, 26…) et boit (14, 50…) à toute heure du jour ou de la nuit. Décrits avec un détail parfait, l’agence et son studio de célibataire avec lit rabattable, table basse et rocking chair (59) sont les lieux à San Francisco où tout peut arriver ! Le téléphone peut sonner à 2h du matin pour t’annoncer la mort de ton partenaire (9), tu peux t’y retrouver menacé par un flingue (42, 167), un type peut venir mourir sur ton tapis en te livrant un trésor (152-154), etc, etc.

  • Un monde très masculin

Le monde de Sam Spade dans Le Faucon maltais est essentiellement masculin. On y jauge les femmes sans se cacher (53), on y partage un plat de pieds de porc en gelée avec les flics (136) et on y trinque au crime avant de poser son verre de rhum entre ses jambes plutôt que sur la table basse et de s’essuyer la bouche d’un revers de main (15).

Avec un bon réseau d’informateurs en ville (28, 161), l’imperturbable privé en costume trois-pièces et chapeau mou du Faucon maltais n’est pas particulièrement entreprenant ni audacieux, juste assez malin pour cacher son jeu et profiter de toutes les situations pour essayer d’obtenir les informations qu’il n’a pas… (20, 185).

Spade s’ouvre volontiers aux flics (15) et à sa secrétaire (25), qu’il lui arrive de traiter comme un homme ou un partenaire – « You’re a damned good man, sister. » (156) -,  de son seul point faible, les femmes :

« I never know what to do or say to women except that way. » (25) / C’est le seul moyen que je connaisse de savoir quoi faire ou quoi dire avec les femmes.

Dans Le Faucon maltais, Sam Spade met très exactement 86 pages, soit 9 chapitres, pour mettre Brigid O’Shaughnessy dans son lit…

Mmmmh… Bad girl !

Le Faucon maltais, photo du film de John Huston : Humphrey Bogart en costume croisé et feutre mou incarne le détective privé Sam Spade

Humphrey BOGART incarne Sam Spade dans le film de John Huston (1941) –

  • La femme fatale

Avec trois femmes, pas moins, dans le tableau, qu’est-ce qui fait de Brigid O’Shaughnessy le prototype de la femme fatale dans Le Faucon maltais ?

Effie a une « boyish face » (1, 22) et un rôle utilitaire dans la vie de Spade comme dans le roman du Faucon maltais. Iva a 5 ans de trop, malgré une séduisante silhouette et les hauts talons caractéristiques du rôle (24).  Grande, mince, avec de longues jambes, des cheveux roux ondulés, des lèvres pulpeuses maquillées de rouge vif (2) et des yeux bleu-violet comme des prières (55), Brigid O’Shaughnessy joue à la perfection les Sainte-Nitouche et arbore un sourire timide, tout en confiant :

« I’ve been bad – worse than you could know. » (33) / J’ai été mauvaise, pire que vous ne pouvez l’imaginer.

Une vamp sous l’apparence d’une jeune femme sans défense ou ce que Spade nommera « the school-girl act » / son numéro d’écolière bien sage à la fin du Faucon maltais (205).

Toujours mentant, cachant sa situation réelle et ses projets à Spade, elle use de tout un catalogue d’expressions, d’intonations (31, 32, 55…) et de postures théâtrales (30, 33, 34, 179, 183, 187, 192, 202…) pour obtenir son aide (33) et… pleure quand elle n’arrive à rien autrement (37) :

« Oh I’m so alone and afraid, and I’ve got nobody to help me if you won’t help me. » (33) / Oh ! Je suis si seule et j’ai si peur, et je n’ai personne pour m’aider si vous refusez de le faire.

Séductrice et manipulatrice, elle joue avec les seules armes qu’elle a, les mêmes avec tous les hommes qu’elle croise : Floyd, Thursby, Archer, Jacobi, Spade :

« I’ve given you all the money I have. […] I’ve thrown myself on your mercy, told you that without your help I’m utterly lost. What else is there ? […] Can I buy you with my body ? » (55) / Je vous ai donné tout l’argent que je possédais […]. Je m’en suis remise à vous, je vous ai dit que sans votre aide, j’étais irrémédiablement perdue. Qu’est-ce qu’il me reste d’autre ? […] Est-ce que je peux vous acheter avec mon corps ?

Bref, une emmerdeuse de première classe !

Le Faucon maltais, photo du film de John Huston : Mary Astor en femme fatale

Mary ASTOR dans le rôle de la femme fatale Brigid O’Shaughnessy, dans le film de John HUSTON (1941) –

Le Faucon maltais : l’invention du style hard-boiled

En contraste avec les protestations hystériques des personnages féminins ou celles de Cairo et de Gutman qui se battent comme des chiffonniers pour le faucon maltais (198-199), le flegme du privé Sam Spade et le style objectif des descriptions sont tout à fait remarquables.

  • Intrigue alambiquée et action inexistante

Il y a finalement plus de bagarres et de confrontations verbales que de véritable action dans Le Faucon maltais, malgré les nombreux retournements de situation (13-14, 42+44+49, 70, 126, 153-156, 167, 198, 199…) de cette aventure où le pistolet change constamment de main.

Basée sur le fameux faucon maltais, le trésor disparu des Chevaliers de Malte, l’intrigue est aussi complexe qu’improbable (120-21) et plus encore pour nous, lecteurs du 21ème siècle… A noter : les héros du troisième roman de Dashiell HAMMETT ne sont pas des gangsters, mais des aventuriers aux manières expéditives de gangsters, prêts à tout pour la fortune que représenterait l’oiseau.

Ignorant tout du trésor jusqu’à la moitié du livre (119), Sam Spade a une attitude opportuniste, faisant monter les prix et réservant ses services au plus offrant. On note aussi que le trésor – si trésor il y a – lui tombe « tout cuit dans le bec » : c’est le capitaine Jacobi qui vient le lui remettre en main propre avant de mourir (155). Spade n’a fourni aucun effort pour s’en emparer.  Le privé de Dashiell HAMMETT perd la tête un moment, s’entousiasme, mime les gestes de la possession (154-155). La page d’après, il appelle le faucon maltais « this dingus » / ce bidule (156), comme s’il s’en détachait déjà.

Le roman se lit comme une succession de joutes verbales, de bras de fer épuisants, dont Sam Spade sort toujours vainqueur grâce à ses talents d’improvisation hors normes.

  • Une pièce de théâtre plutôt qu’un roman policier

On a parlé à propos de Dashiell HAMMETT d’écriture visuelle, cinématographique ou behavioriste – comprendre : à la manière d’une caméra de cinéma, l’écrivain donne à voir les lieux par des descriptions ultra précises et objectives, concentre son attention sur les dialogues qu’il veut vrais et pittoresques et sur les réactions physiques des personnages, censées rendre compte de leurs pensées et de leurs sentiments, à l’exclusion de toute introspection psychologique.

  • Descriptions de lieux

De fait, les descriptions de lieux dans Le Faucon maltais (l’agence de détective ou le studio de Spade…) sonnent un peu comme des indications laissées par l’auteur à l’intention du chef décorateur. Le lecteur se représente parfaitement l’agencement des pièces ou la disposition des meubles chez Spade (chap 2) et est ainsi capable d’apprécier les places occupées par chacun lors du face-à-face entre Brigid et Caïro au chapitre 7 (64) ou la confrontation ultime des cinq personnages au chap 18 (« The Fall-Guy »)…

  • Réactions des personnages

Dans Le Faucon maltais, la description des réactions des personnages se fait au plus près de leur visage. Ainsi de l’homme de main de Gutman :

« Cairo coughed a little apologetic cough and smiled nervously with lips that had lost some of their redness. » (43) / Caïro eut une petite toux comme pour s’excuser et un sourire nerveux joua sur ses lèvres qui avaient perdu de leur rougeur.

On s’amuse un peu de ces indications si subtiles et forcées qu’un acteur aurait sans doute le plus grand mal à les reproduire !

  • « The upper part of his face frowned. The lower part smiled. » (31) / Le haut de son visage exprimait le désagrément. Le bas souriait.
  • « Little irritable lines had appeared in his forehead. » (144) / De petites rides de contrariété barraient désormais son front.
  • « His voice was placid, almost amused, but his face was not. » (145) / Sa voix était calme, presque amusée, mais pas son visage.
  • « Spade smiled wolfishly with his lips, but not at all with his eyes. » ( !!!) (204) / Spade retroussa les lèvres dans un sourire carnassier, mais ses yeux, eux, ne souriaient pas.
  • Les dialogues dans Le Faucon maltais

Posé, direct et concis, souvent condescendant chez Spade, haletant et suppliant chez Iva, par exemple, le discours parvient parfaitement à caractériser les personnages. Entre Spade et les deux flics, toujours sur son dos pour faire progresser leur enquête, les dialogues sont toujours très tendus et drôles aussi parfois. L’intérêt du Faucon maltais réside plus dans les dialogues que dans l’action. On adore aussi le vocabulaire et les tournures argotiques du roman noir. On s’y croirait !

Spade à Brigid O’Shaughnessy : « He croaked : « Don’t be silly. You’re taking the fall. One of us has got to take it, after the talking those birds will do. They’d hang me sure. You’re likely to get a better break. Well ? » (207) / Ne sois pas bête, dit-il d’une voix rauque. Tu vas en taule. Un de nous deux va devoir y aller après ce que ces lascars vont raconter aux flics. Moi, ils me pendraient, c’est sûr. Toi, tu as de meilleures chances de t’en tirer. Alors ?

A l’inverse, les phrases purement descriptives peuvent être extrêmement factuelles dans Le Faucon maltais, ce que ne rend pas la traduction :

« Spade picked up his knife and began to eat. Polhaus ate. » (!!!) (137) / Spade reprit ses couverts et commença à manger. Polhaus l’imita.

 

A la lecture, l’ensemble est plutôt théâtral avec un petit nombre de lieux et pas mal de huis-clos, beaucoup de dialogues ciselés et percutants qui rendent bien la violence des personnages, la sensualité, le désir…

Le Faucon maltais, photo du film de John Huston : Wilmer, Gutman, Cairo et Spade

Faites comme chez vous ! Dans Le Faucon maltais, la description des lieux est ultra précise et objective. Ici, le studio du détective privé Sam Spade…

La création du personnage de Sam Spade : What’s in a bird ? (Note 1)

Dans Le Faucon maltais, le manque d’enjeu fait écho au manque d’action. Quand nos idéaux dorés se révèlent être des leurres en plomb, il ne reste plus grand-chose à quoi s’accrocher…

  • La vision noire de Dashiell HAMMETT dans Le Faucon maltais : « Your Sam is a detective » (Note 2)

Face à des personnages aux plus bas instincts (197-198), prêts à tout pour accaparer l’oiseau (voler, se prostituer, tuer, s’entre-tuer…), l’attitude flegmatique du détective privé Sam Spade tranche. Blasé, sans doute édifié par ce qu’il observe tous les jours, il semble revenu de tout, des hommes comme des femmes :

« Most things in San Francisco can be bought, or taken » (53), explique-t-il tranquillement à Brigid O’Shaughnessy au début du livre. / Presque tout peut s’acheter à San Francisco, ou se prendre.

Au contact des gangsters, des indics, mais aussi des flics et de la justice du fait du métier qu’il s’est choisi et qui le fait vivre, l’anti-héros du Faucon maltais cherche avant tout à maintenir sa position. Il ne donne rien à Iva, presque par principe (« Not tonight » (!), 24), reste sur la défensive avec le flic Tom Polhaus et son lieutenant Dundy qui le considèrent comme l’un des leurs (16) et défend son territoire bec et ongles face au porte-flingue surexcité de Gutman, qu’il décrit comme « an undersized youth » (50) ou même an « undersized shadow » (titre du chap. 6) :

« That would go over big back on Seventh Avenue. But you’re not in Romeville now. You’re in my burg. » (91) / Ça doit être le langage de dur qui fait son effet du côté de la Septième Avenue. Mais t’es pas à la Grosse Pomme, ici. T’es sur mon territoire.

  • Le Faucon maltais de Dashiell HAMMETT : Qui est Sam Spade ?

Face à la noirceur de la ville et de l’époque, le personnage de Sam Spade, dont on sait très peu de choses par ailleurs, fait preuve d’un redoutable cynisme tout au long du livre et plus encore dans le dernier chapitre du Faucon maltais où il s’oppose à Brigid (Chap 20 : If they hang you/S’ils te pendent).

Toujours à bonne distance, il garde néanmoins un regard amusé sur les talents de Brigid, par exemple (33), use d’humour avec les flics (17-18) et sa faculté à rebondir, à inventer pour se sortir des mauvaises passes est sans doute ce qui le sauve du désespoir absolu.

Imprévisible (81) et charismatique, ses ennemis sont les premiers à tomber sous son charme (Caïro 93, Gutman 118, 200). Casper Gutman nous prévient :

« By Gad, sir », he told Spade, « you’re a chap worth knowing, an amazing character. » (118) / Ma parole, cher monsieur, cela vaut la peine de vous connaître, vous avez une personnalité hors du commun.

Le chapitre 18 (« The Fall-Guy ») du Faucon maltais où Spade convainc ses interlocuteurs de balancer le porte-flingue à la police est un grand moment du livre. Magistral !

Le Faucon maltais : extrait de la bande-annonce du film de la Warner Bros : le portrait de Sam Spade est surtitré d'un message en grosses lettres : Who is this man ?

  • Le Faucon maltais ou la morale du privé solitaire

« I’ll bury my dead » / Mes morts, je les enterre tout seul, promet Spade aux flics venus aux renseignements sur la mort de son partenaire au début du livre (17). Et c’est ce qu’il fait, quoi qu’il lui en coûte. D’abord parce qu’il est difficile de changer qui on est profondément, et Sam « est un détective » (212). C’est le sens de cette ancienne enquête sur un certain Flitcraft qu’il raconte de but en blanc à Brigid  dans les pages 59 à 62. Ensuite, sans doute parce qu’il faut un peu d’ordre dans tout ce merdier et des gens courageux qui s’y collent. Le détective privé de Dashiell HAMMETT joue selon ses règles du jeu, mais il a une morale qui le pousse à agir.

Outre l’interprétation existentialiste du Faucon maltais, on peut certainement découvrir dans le roman beaucoup d’autres thèmes plus philosophiques que bassement terre à terre, comme peut l’être l’enquête d’un petit privé à son compte.

  • Le fric, le flouze, l’oseille, l’oiseau…

La valse des sommes proposées à Spade par les uns ou les autres en échange de l’oiseau est significative. Un vrai jeu de bonneteau (7, 48, 104, 125, 170, 191, 193, 194, 195, 200) ! Surenchère, renégociation à la baisse, disparition, réapparition, Spade finira par abandonner le dernier billet de mille comme pièce à conviction pour prouver sa bonne foi aux flics (211).Le Faucon maltais : encart citation "What's this bird, this falcon, that everybody's all steamed about ?

Ainsi l’argent qui semble d’abord la seule vraie valeur aux yeux de Spade dans Le Faucon maltais se révèle accessoire.

Non seulement il est impossible de dire qui détient les titres de propriété officiels du Faucon maltais (48,123), mais le trésor est un faux (198) ! Et pourtant, Gutman comme Caïro se montrent immédiatement prêts à repartir à sa quête :

Gutman : « For seventeen years I’ve wanted that little item and have been trying to get it. If I must spend another year on the quest – well, sir – that will be an additional expenditure in time […]. The Levantine giggled and cried : « I go with you ! » (199) / Cela fait dix-sept ans que je convoite cet objet et je n’ai eu de cesse de me le procurer. Si je dois consacrer une année de plus à cette quête… eh bien, mon cher… ce sera un investissement supplémentaire en temps seulement […]. Le Levantin eut un petit rire nerveux et s’exclama : Je viens avec vous !

Trop pittoresques pour être vrais – l’un obèse, volubile, obséquieux, l’autre précieux -, les deux personnages masculins de Gutman et Caïro ne peuvent être qu’allégoriques. De Paris à Constantinople et San Francisco, la chasse au trésor est une quête infinie du Graal pour ces deux personnalités hors normes.

Le Faucon maltais, photo du film de John Huston : portrait de Sam Spade (Humphrey Bogart)

Perché sur une table, le privé Sam Spade se tient comme un oiseau de proie, prêt à plonger sur sa victime, dans le film de John HUSTON (Voir : Le Faucon maltais, chapitre 18, The Fall-Guy) –

  • « I won’t play the sap for you » / Je ne porterai pas le chapeau à ta place (207-208)

Le Faucon maltais n’est pas un polar comme les autres. On n’est pas là pour l’intrigue, mais pour l’incroyable personnage de Sam Spade et la philosophie qui se dégage du livre.

Face aux aléas ingérables des choses et de la vie, le héros du Faucon maltais choisit de rester droit dans ses bottes, fidèle à lui-même, à la vie qu’il s’est choisie et à son rôle de détective en faisant en sorte que Gutman et Caïro soient arrêtés et en décidant de livrer Brigid à la police. C’est l’autre grand moment du livre, d’un parfait cynisme (voir tout le chapitre 20). Un rôle fait pour BOGART !

Spade à Brigid : « It’s easy enough to be nuts about you […]. But I don’t know what that amounts to. Does anybody ever ? But suppose I do ? What of it ? Maybe next month I won’t. I’ve been through it before – when it lasted that long. Then what ? […] Well, if I send you over I’ll be sorry as hell – I’ll have some rotten nights –  but that’ll pass. » / Ce n’est pas difficile d’être fou de toi […]. Mais je ne peux pas dire combien ça durera. Qui en est capable ? Imagninons quand même que je puisse ? Qu’est-ce que ça donne ?  Peut-être que le mois prochain ce sera fini. J’ai déjà connu ça… une histoire qui a duré aussi longtemps.  Et après ? […] Alors que si c’est moi qui t’envoie en taule, j’en serai malade… je vivrai quelques nuits épouvantables… mais ça passera. (210)

Surtout, Sam Spade ne s’attend pas à être compris ni d’elle ni de personne :

« You’ll never understand me, but I’ll try once more and then we’ll give it up. Listen… » / Tu ne me comprendras jamais, mais je vais essayer encore une fois et après on arrête. Ecoute… (209)

Et il lui assène de sept à huit arguments différents qui, selon lui, penchent tous du même côté et justifient sa décision. Certains sont du pur baratin (Dashiell HAMMETT nous laisse choisir lesquelles), mais on retiendra en tous cas qu’il choisit de sauver sa peau, son estime de soi et sa tranquillité d’esprit (210).

Sur une idée attribuée à Humphrey BOGART, John HUSTON ajoute aux dialogues de HAMMETT une citation extraite de La Tempête de SHAKESPEARE qui n’existe pas dans le livre :

Polhaus, désignant la statuette du faucon maltais à Spade : « What is this ? – Spade : The… stuff that dreams are made of. » / Qu’est-ce que c’est ? – L’étoffe dont on fait les rêves.

Aucun doute ne subsiste quant à la portée philosophique du livre…

Le Faucon maltais, photo du film de John Huston : Spade et l'agent de police Tom Polhaus

Polhaus : « What is this ? – Spade : The… stuff that dreams are made of. »

En refermant Le Faucon maltais, j’avais envie de m’exclamer, comme Spade découvrant que l’oiseau est un faux et qu’en plus, Wilmer a foutu le camp :

« Well, sir, I must say you’re a swell lot of thieves ! » (199) / Ma parole, cher monsieur, je dois ddire que vous formez une jolie bande de voleurs ! (j’aurai traduit escrocs…)

Le Faucon maltais n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais, mais beaucoup plus en fait ! Et ça vaut vraiment le coup de le (re-)lire !

 

Un immense classique, 90 ans après, vous tentez ? Quels polars conseillez-vous de lire dans le genre hard-boiled ? Avez-vous des trucs ou des critères particuliers pour juger de la qualité d’un polar ?

 

 

NOTES ARTICLE :

J’ai lu Le Faucon maltais en V.O. Les numéros des pages font référence à l’édition Orion Books, collection Crime Masterworks, parue en 2002.

Les traductions françaises proposées – plutôt insipides à mon avis ! – proviennent de la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat et Pierre Bondil parue chez Gallimard dans la collection Folio Policier en 2009.

  1. Clin d’œil à la chanson d’Alain BASHUNG 😉
  2. C’est la réponse de Spade à Effie Perrine, sa secrétaire, qui s’étonne qu’il ait pu livrer Brigid à la police (212).

En Savoir plus :

Challenge Cette année, je relis des classiquesCet article participe au challenge Cette année, je (relis) des classiques
organisé par Nathalie et Blandine

 

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