Du Rififi à Bucarest, de Sylvain AUDET-GĂINAR…

Du Rififi à Bucarest : couverture du livre aux Editions Ex-Aequo

Retour en Roumanie pour Du Rififi à Bucarest, premier polar du traducteur des polars de George ARION. Sylvain AUDET-GĂINAR a bien voulu me faire lire les premières aventures de son héros, de retour dans la capitale roumaine pour toucher un « héritage », près de 30 ans après la chute de CEAUŞESCU

Discuter l’héritage d’un oncle roumain inconnu quand il vous tombe tout cuit dans le bec. Pire, insister auprès du notaire pour qu’il fasse intervenir un généalogiste successoral, quelle drôle d’idée ! C’est pourtant le point de départ de Du Rififi à Bucarest, paru début 2020, et on comprend pourquoi… Arthur Weber, interprète au Conseil de l’Europe (!) (13) est le fils d’une mère roumaine émigrée en Alsace dans les années 70. Le fameux héritage est pour lui l’occasion de découvrir la vie de cet oncle resté en Roumanie et ses relations (troubles ?) avec le pouvoir d’alors. Entre différences culturelles, découverte des méthodes de la Securitate et double culture mal assumée, on qualifiera ses hésitations d’acte politique.

Bienvenue dans la Roumanie d’après 1989 qui n’a pas changé du tout

Nous sommes en 2016. A travers les yeux d’Arthur, Du Rififi à Bucarest nous fait découvrir le Bucarest d’aujourd’hui : ses rues rebaptisées (97), ses librairies croulant sous les traductions de San-Antonio (si ! si !) (27), ses encombrements (22), ses innombrables nids de poule (161) et ses taxis fous parfois vasectomisés (137-138). Les queues devant les magasins d’alimentation (31-32) aussi… Apparemment, tout n’a pas changé dans Du Rififi à Bucarest.

Côté population et tant pis pour les lieux communs, les Roumaines sont toujours des coquines (144), des « croqueuses d’hommes » surmaquillées (145), surexcitées. Arthur tombe d’ailleurs très rapidement sous le charme de l’urgentiste Iulia Grigorescu (11-13), avec laquelle il noue une relation (61).

Comme aux pires moments du régime totalitaire, les voisins de « l’oncle Mircea » (9), chez qui Arthur s’est installé, sont des « fouines » bien renseignées (7-8), promptes à appeler la police (55). Celle qui l’accueille à son arrivée recevra même d’Arthur l’excellent surnom de « Miss Marplescu » (196). J’adore !!!

La parano et l’espionnite aigüe sévissent toujours dans Du Rififi à Bucarest, donnant lieu à des scènes cocasses pour nous, naïfs Occidentaux : rendez-vous donnés dans des parcs, portable éteint et batterie de téléphone enlevée (86), radio à fond (147), etc.

«Crois-moi, nous avons encore affaire aux mêmes renards qu’avant 1989. » (86), lui affirme Lavinia, l’historienne qui lui donne accès au dossier de son oncle à la Securitate.

Quant à la police, en la personne du « camarade inspecteur » Radulescu (98), elle est évidemment la première à vouloir transformer une victime (53) en « suspect numéro un » de meurtre (95).

Du Rififi à Bucarest : de la petite à la grande histoire

Avec Arthur, dans le rôle du candide, Du Rififi à Bucarest avance en tâtonnant.

Le style aussi est hésitant ou plus précisément multiple : entre grosse comédie (11, 21, 22…), scènes d’action (90-93) ou de sexe (62) et révélations historiques patiemment distillées (86-90, 122-135, 147-152).

Ce qui commence comme une enquête sur les « mystères généalogiques de [sa] propre famille » (46) se double bientôt d’une enquête pour identifier un mystérieux agresseur (11), en attendant, peut-être, de croiser l’Histoire avec un grand H.

Avec beaucoup d’imagination et une écriture foisonnante, Sylvain AUDET-GĂINAR fait surgir toutes les hypothèses, même improbables (le jumeau 34-36). Quelques fausses pistes aussi, comme celle de la PMA (76) ou du projet Asclépiades (84). Dans Du Rififi à Bucarest, les énigmes succèdent aux énigmes, générant systématiquement de nouvelles questions chez le jeune héros.

Un peu punching-ball comme dans ARION (11, 22, 52, 56, 101, 178), Arthur est l’enquêteur à qui l’on souffle constamment les pistes de son enquête : l’un lui conseille d’aller au cimetière (39), l’autre de consulter le dossier de son oncle à la Securitate (le sport national depuis 1999 ?) (65). Même le gamin de Iulia, du haut de ses 5 ou 6 ans, lui suggère que la solution est, je cite, « sous leur pif » (184).

Selon son meilleur ami, le narrateur est un romantique (36). Son récit est à coup sûr romanesque ! Au terme d’une enquête qui fait intervenir la police secrète, Ana ASLAN et toute la famille CEAUŞESCU, le narrateur ne peut d’ailleurs s’empêcher d’avoir une pensée pour Elena et Adrian (182), le grand amour de « l’oncle Mircea » et l’enfant né de cette union.

Quel héritage, oncle Mircea ?

Presque au milieu du livre, la consultation du dossier de l’oncle à la Securitate s’étale sur 14 pages. Elle fait toute l’originalité de ce polar roumain Du Rififi à Bucarest (70-84). D’autant plus que l’auteur reproduit tels quels les rapports des informateurs, comme ailleurs des photos, SMS ou échanges Facebook.

Révélation s’il en est, « cette répugnante prose » (72), comme l’appelle Arthur, « ce lisier nauséabond » (78), met au même niveau les trahisons de ses proches (80-82) et les témoignages inutilisables de délateurs simplement jaloux. Vertigineux ! On comprend que l’oncle, à une époque donnée, était observé par pas moins de 6 informateurs.

Et Arthur, alias Sylvain AUDET-GĂINAR, de partager dans Du Rififi à Bucarest ses connaissances des infâmes méthodes de la police d’état pour recruter, y compris en les faisant chanter, des « candidats  informateurs » de haut niveau, comme son oncle médecin (82-83, 128-129)… La démonstration culmine avec la double lecture d’une carte postale, annonce tant attendue d’un prochain passage à l’Ouest clandestin (131-132).

Dans Du Rififi à Bucarest, Sylvain AUDET-GĂINAR prend soin d’aller chercher des épisodes ou des personnages bien connus des Occidentaux : « Monsieur Z », le transfuge chargé en 1981 d’assassiner à Paris Paul GOMA et Virgil TANASE (107) ou le Professeur ASLAN, véritable star dans son pays avec son produit anti-vieillissement, le Gérovital (150).

Un Jules et Jim à la roumaine (155), Du Rififi à Bucarest ? L’histoire croise juste ce qu’il faut de la grande Histoire et pas plus. C’est bien comme ça. La figure de « l’oncle roumain » en sort pas trop égratignée. On reste dans le domaine du roman et c’est avant tout l’histoire d’amour de son parent qu’Arthur met au jour.

60 ans après l’invention du Gerovital et 30 ans après la mort du Pr. Ana ASLAN, les affaires continuent !

France-Roumanie : le choc des cultures

L’histoire d’Elena, celle du transfuge HAIDUCU ou celle des parents de Sylvain AUDET-GĂINAR se répètent. A travers elles, ce sont les destins de tous les émigrés roumains à travers les générations qui sont évoqués, interrogés.

Les difficultés rencontrées par leur descendance aussi, ainsi qu’en témoigne ce poème composé par Arthur à l’intention de sa mère :

« Jamais pu en savoir plus.
Jamais su ce qu’elle reprochait personnellement à ce monstre.
Jamais compris d’où lui  venait cet inexorable ressentiment.
Et surtout, jamais insisté pour en savoir davantage. » (66-67)

Parachuté à Bucarest, Arthur doute que sa « double culture » (140) puisse lui être d’une quelconque utilité :

« Quand j’étais plus jeune, après la chute du Mur de Berlin, je pensais qu’en quelques années cette cicatrice disparaîtrait, qu’il nous suffirait d’apprendre à nous connaître, que je pourrais, par ma double culture, contribuer à ce remaillage européen. Mais ces retrouvailles ont tardé et j’ai dû vite abandonner cette présomptueuse ambition d’édifier mes contemporains. » (140)

Finalement, le choc des cultures fait la richesse de Du Rififi à Bucarest, son rythme, sa fantaisie plaisante. En ahuri de service, Arthur ne croit rien ni personne. Chaque avancée de l’enquête le laisse avec plus de questions que de réponses. Avec humour, Sylvain AUDET-GĂINAR oppose Français cartésiens et Roumains adeptes de l’intrigue et de la cabale (151). Il faut dire que nous, Occidentaux, manquons sans doute d’entraînement pour apprécier justement les situations.

C’est la différence de culture qui lui fait imaginer qu’il joue dans un (mauvais) James Bond (149). Emporté par l’ambiance, il endossera finalement le costume de « barbouze » (171-178), pour obtenir le mot de la fin.

Du Rififi à Bucarest a une suite !

Sylvain AUDET-GĂINAR a choisi de faire de son deuxième roman la suite de Du Rififi à Bucarest. Sept pages avant la fin du livre, Arthur reçoit un mystérieux coup de téléphone d’un « ami qui lui veut du bien » (201), lui conseille d’arrêter de fouiner et lui promet qu’ils se rencontreront un jour, « en temps voulu » (202).

Je n’ai pas encore lu Micmac à Bucarest, sorti en octobre 2020.

J’espère seulement ne pas être obligée de réécrire mon article ! Perso, je soupçonnais Iulia… Il n’en est rien apparemment… La réponse se trouve-t-elle dans ce deuxième roman ?

Comme dirait l’autre, la Roumanie est une énigme qui tient dans une boîte à biscuits rouillée (29). Ce n’est pas le « neveu de monsieur Dumitrache » (7) qui me contredira !

Du Rifi à Bucarest : photo du livre en situation

Aimez-vous les polars historiques ? Avez-vous déjà lu un polar roumain ? Si oui, n’hésitez pas à partager vos impressions en commentaires !

 

NOTES :
(1)  CNSAS : Conseil National d’Étude des Archives de la Securitate, créé en 1999. Lire p. 66.

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2 Commentaires dans “Du Rififi à Bucarest, de Sylvain AUDET-GĂINAR…

  1. sylvaudetgainar dit:

    Bravo et un grand merci pour cette chronique affûtée de mon premier roman !
    J’avais déjà été transporté par la lecture de vos articles à propos des polars de George Arion. Me voici définitivement conquis par votre style hors pair : beaucoup de rigueur, une bonne dose d’esprit critique, et juste ce qu’il faut d’humour ! Chapeau bas !
    Il me tarde désormais de connaître votre regard sur le volume deux des mésaventures d’Arthur ! Vivement !

    • Ada dit:

      Merci, Sylvain. C’était un plaisir, même si j’ai été un peu désarçonnée, je dois dire, quand j’ai compris que je n’aurai pas le fin mot de l’histoire dans ce premier volume ! Heureusement, le second est arrivé presque aussitôt… Merci ! J’ai hâte d’en savoir autant qu’Arthur !

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