Le Frankenstein de Whale (1931), un chef d’oeuvre d’Universal…

Le Frankenstein de Whale (1931) : l'affiche du film

On devrait se méfier de la qualité des vidéos en ligne !

J’avais regardé certaines séquences du film Frankenstein de WHALE (1931) au moment de ma lecture du roman original Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley et j’ai été surprise de la qualité de l’image sur le DVD du film.

Incroyable, le film date de 1931 ! Pas un siècle, mais presque !

Alors, c’est du noir et blanc, évidemment, avec un côté théâtral et un peu minimaliste daté, mais les plans, le montage et les éclairages sont très travaillés, avec des images qui marquent, des gros plans qui émeuvent… durablement.

Le Frankenstein de Whale (1931) ou quand les scènes muettes sont finalement plus parlantes…

A part quelques scènes en extérieur, le film est en effet en majorité tourné en studio, avec des décors parfois très stylisés (le cimetière, le face à face dans la montagne), mais surtout issus de l’imagerie gothique (le donjon, la cave où la Créature est enchaînée…) et fortement teintés de l’expressionnisme allemand en vogue dans le cinéma de l’époque.

Souvent introduites par des plans très larges, avec ces décors immenses et très structurés, les plus grandes scènes du Frankenstein de Whale sont muettes, un peu comme si elles accompagnaient nos propres émotions, yeux écarquillés, bouche bée voire pétrifiés, alors que nous assistons à l’indicible :

  • la violation d’une tombe dans un cimetière (c’est la première image du film !),
  • la naissance de la Créature dans un déluge de tonnerre et d’éclairs, saluée par le blasphème de Frankenstein :

« In the name of God. Now I know what it feels like to be God ! », elliptiquement sous-titré en français par : « Pour l’amour de Dieu ! Maintenant je sais… ! » (!)

  • la première apparition de la Créature sous une forme humaine, debout sur ses deux pieds, comprenant et obéissant à son créateur,
  • la scène incroyable de la rencontre de la Créature et de la petite Maria près d’un étang et la noyade qui s’ensuit,
  • la scène du père portant sa fille morte à travers le village en fête qui passe petit à petit de la liesse au silence,
  • et enfin, la scène de la battue nocturne et du lynchage

On n’oublie pas qu’on est avec le Frankenstein de WHALE (1931) tout au début du cinéma parlant. Pourtant des scènes dialoguées encadrent chacune de ces « grandes » scènes du film, et les grandes scènes « muettes » elles-mêmes sont toujours accompagnées de bruitages : coups de pelles au cimetière, fracas du bocal contenant le cerveau « normal » sur le sol de l’amphithéâtre, foudre et crépitements électriques, râclement des pieds de la Créature sur le sol avant son apparition, gros plouf de la noyade, terribles aboiements des chiens pendant la battue nocturne, cris enragés des villageois essayant de forcer la porte du moulin, puis y mettant le feu, plaintes affolées de la Créature cernée par les flammes…

Finalement, la rupture de ton entre les « grandes scènes muettes », qui font toute la beauté du film, et les scènes dialoguées essentiellement « utiles » – pour donner des informations, faire avancer l’action, relâcher ou au contraire faire monter la tension – demande tout de même de bonnes capacités d’adaptation. De ce point de vue, le film n’est pas fluide du tout. On regretterait presque que le Frankenstein de Whale ne soit pas un film muet !

Le Frankenstein de Whale (1931) : la scène du cimetière

Le cimetière, dans lequel Henry Frankenstein vole la dépouille d’un mort fraîchement enterré.

Le Frankenstein de Whale (1931) : le laboratoire de Frankenstein

Fritz, l’assistant, dans le donjon qui sert de laboratoire à Henry Frankenstein – Frankenstein, Whale, 1931

Le Frankenstein de Whale (1931) : la rencontre de Henry et sa créature dans la montagne

Paysage de montagne hérissé de rochers, lors de la battue : décor gothique s’il en est !

Le Frankenstein de Whale en 1931 : shocking !

Une autre séquence parlée ouvre le film Frankenstein de WHALE : parlant au nom de Carl LAEMMLE Jr., un présentateur met en garde le public avec un air malicieux (« A word of friendly  warning ») :

« I think [this story] will thrill you.It may shock you. It might even horrify you. So if any of you feel that you do not care to subject your nerves to such a strain, now’s your chance to — uh, well, we warned you ! » / [Cette histoire] vous donnera des frissons.  Il se peut qu’elle vous choque. / Ou même qu’elle vous frappe d’horreur. / Aussi si certains d’entre vous préfèrent ménager leurs nerfs, c’est l’occasion ou jamais de…. Ma foi, vous voilà avertis ! »

Autant pour prévenir du sujet un peu délicat du Frankenstein de WHALEl’histoire d’un scientifique qui tente de créer un homme à son image, « sans s’en remettre à Dieu » – que pour faire monter la crainte chez les spectateurs, l’envoyé des Studios Universal nous montrent du doigt la « chicken exit » (1).

Et le bonus du DVD souligne : pour l’époque, des scènes telles que celle du cimetière, du pendu qu’on détache, du cadavre qui ressuscite ou de la fillette qu’on noie sous vos yeux étaient tout à fait inédites au cinéma.

La scène du blasphème et celle du père portant sa fille morte à travers le village ont fait monter au créneau les ligues catholiques et les scènes ont parfois été coupées.

Le code Hays, qui régira la production de films à Hollywood de 1934 à 1954, n’est pas encore en vigueur et c’est tant mieux, car le film Frankenstein de WHALE n’existerait sûrement pas aujourd’hui ! Opérations chirurgicales, blasphème et religion en général, cruauté envers un être humain (mais la Créature est-elle humaine ?) et envers les enfants, le scénario de James Whale n’aurait eu aucune chance…

Et que penser de la scène de la naissance de la Créature de Frankenstein, dans laquelle on reconnaît immédiatement La Création d’Adam, célèbre fresque de Michel-Ange au plafond de la Chapelle Sixtine ? Vraiment osé !!!

Le Frankenstein de Whale (1931) : un remake de la Création d'Adam de Michel-Ange ?

La fresque “La création d’Adam” de Michel-Ange, peinte au plafond de la chapelle Sixtine, à Rome.

Le Frankenstein de Whale (1931) : naissance de la Créature

L’Eveil de la Créature.

La création… de la créature ou comment je suis tombée amoureuse de Boris KARLOFF !

Basé sur l’adaptation théâtrale de Peggy WEBLING, le Frankenstein de WHALE (1931) aurait dû se faire avec un autre réalisateur – le Franco-Américain Robert FLOREY (à qui l’on doit l’idée du cerveau criminel et du final au moulin) – et avec une autre star, Bela LUGOSI, qui après son énorme succès la même année dans Dracula refusa de jouer les « épouvantails » dans le rôle de la Créature, qui n’avait pas une seule ligne de texte !

Finalement, c’est James WHALE qui hérite du « bébé » et fait faire un bout d’essai à Boris KARLOFF, qu’il repère à la cafét’ des Studios (Source : bonus DVD). L’acteur britannique trouve dans le Frankenstein de WHALE son premier – et d’une certaine manière son unique – grand rôle, après pas moins de 80 rôles mineurs au cinéma !

Pour le film, James WHALE recrute également :

  • Jack PIERCE, qui deviendra le maquilleur des grands films d’horreur d’Universal et le maquilleur en chef du studio pendant l’âge d’or
  • Le directeur de la photographie Arthur EDESON, qui s’inspire volontiers de l’expressionnisme allemand
  • et le directeur artistique Charles D. HALL, responsable des décors.

 

  • Le maquillage et le costume de la Créature

Le Frankenstein de Whale (1931) : Jack PIERCE au maquillage

Jack Pierce au travail sur le maquillage de Boris Karloff…

Pour comprendre la prestation incroyable de KARLOFF dans le Frankenstein de Whale, il faut parler du maquillage et du costume qu’il a dû porter et endurer pendant toute la durée du tournage (qui a commencé en plein été).

KARLOFF arrivait au studio à 5H30 du matin pour 3 heures et demi de maquillage et il en avait à peu près pour autant à l’enlever après les prises. Pour le Frankenstein de Whale, PIERCE modèle littéralement les traits de la créature sur le visage de l’acteur :

  • le crâne haut et plat comme une boîte à couvercle dans laquelle un savant fou a glissé le cerveau d’un autre,
  • l’imposante arcade sourcilière qui laisse à peine voir les yeux,
  • les coutures et les cicatrices
  • et de chaque côté du cou, les électrodes par lesquelles est entrée l’électricité qui lui a donné la vie.

PIERCE utilise d’abord du spirit gum (ou colle à postiche), puis du coton et enfin du collodion, une sorte de cellophane liquide contenant un solvant à l’odeur agressive (Source : bonus DVD Frankenstein de Whale, 1931).

C’est uniquement grâce à ce maquillage artisanal au plus proche du visage de l’acteur que celui-ci a pu réellement « jouer » le personnage de la Créature de Frankenstein, et faire passer des émotions.

Le Frankenstein de Whale (1931) : le sourire de la Créature quand elle découvre le parfum des fleurs

Le sourire de la créature découvrant le parfum d’une fleur vaut … mille !

Comme KARLOFF trouve son regard trop « vivant », PIERCE lui ajoute de la cire de croque-mort sur les paupières pour qu’il ne puisse les ouvrir qu’à moitié (Source : bonus DVD).

Enfin, KARLOFF a l’idée d’enlever un bridge dans sa joue droite pour la creuser (Source : bonus DVD).

  • Le costume

Quant au costume de la créature dans le Frankenstein de Whale, il est à la fois très épaulé, trop court aux poignets et composé de plusieurs couches superposées. Tout à fait dans l’esprit des années 80 ! Boris KARLOFF porte aux pieds des bottes de bitumeur de 6 kilos chacune.

Bref, un tournage super physique pour l’acteur qui, rappelons-le porte le personnage de Henry Frankenstein sur son dos à flanc de colline à la fin du film ! (Source : bonus DVD).

  • L’interprétation géniale de Boris KARLOFF

Contrairement au roman de Mary SHELLEY, la Créature du Frankenstein de Whale n’est pas un être uniquement mû par le désir de vengeance. C’est un être neuf parfaitement innocent – un peu comme un enfant – qui apprend, découvre et ignore les conséquences de ses actes.

WHALE et KARLOFF étaient très proches sur le tournage du film et partageaient la même vision du personnage… La seule chose sur laquelle ils se sont opposés était la scène de la noyade avec la petite Maria, souvent censurée et coupée par la suite. KARLOFF pensait qu’il n’était pas nécessaire qu’elle meure, WHALE insistait justement sur le fait que cet accident scellait son destin. Souvenez-vous de l’affollement de la Créature quand elle voit que la petite ne flotte pas sur l’eau comme les fleurs).

Bref, je dois le dire, en regardant le Frankenstein de WHALE (1931), je suis tombée amoureuse de Boris KARLOFF, de ses longues mains de pianiste et de sa « gueule cassée ». Quelle incroyable aventure que ce film !

KARLOFF devient une véritable icône et quatre ans après revient dans une suite, également signée James WHALE : La Fiancée de Frankenstein (Bride of Frankenstein).

Et cette fois-ci, il parle !

On en parlera peut-être l’année prochaine ? Si vous êtes bien sages…

Avez-vous vu le Frankenstein de Whale ? Avez-vous envie de le (re-)voir après avoir lu cet article ?

 

NOTES : « chicken exit » : dernière issue possible pour les poules mouillées.

 

En Savoir plus :

  • Acheter le DVD Frankenstein de James Whale (1931…

 

Challenge Halloween 2016 chez Lou & HildeCet article participe au Challenge Halloween 2016
chez Lou & Hilde,

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2 Commentaires dans “Le Frankenstein de Whale (1931), un chef d’oeuvre d’Universal…

  1. purplevelvet1977 dit:

    J’ai aussi beaucoup aimé le traitement pictural des cadrages ( même si j’ai plutôt été marquée par la ressemblance avec Füssli. J’aurais pu aussi parler de Caspar David Friedrich et de ses paysages oniriques de montagne. Tiens, justement deux peintres suisses, donc liés au lieu de l’action..)
    J’ai plus axé ma chronique sur l’écart entre le roman et le film, et les influences de l’expressionnisme alemand, et non, je n’ai pas fini de bassiner mon monde avec ça, vu que j’adore ce mouvement sous toutes ses formes 😀
    Mais c’est une chouette découverte, comme l’ont été Dracula et le Golem l’an dernier.
    allez, la prochaine étape pour moi c’est probablement revoir Nosferatu .

    • Ada dit:

      Je n’ai pas vu le Golem et j’avoue ne pas avoir tes références en peinture, même si je connais quelques-uns des paysages de Caspar David Friedrich. Mais oui, Füssli, c’est tout-à-fait ça !! Je me questionnais d’ailleurs sur le choix d’un décor suisse pour ce film, qui ne me semble pas du tout évident pour une cible américaine ! Pour ce détail au moins, l’adaptation est restée fidèle au livre de Mary Shelley.

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