« La Mort aux Trousses » de Hitchcock (1959)…

La Mort aux Trousses de Hitchcock

Rencontre à bord de l’Express du 20ème siècle…

La petite histoire veut qu’Alfred HITCHCOCK ait commencé à travailler sur le film « North by Northwest » (titre français : « La Mort aux Trousses »), sorti en 1959, avec seulement 3 idées : le thème de l’erreur sur la personne, une scène ayant pour décor le tout nouveau siège des Nations-Unies à New-York (inauguré en 1951) et une poursuite sur le Mont Rushmore…

S’entourant des meilleurs – le scénariste Ernest LEHMANN, le compositeur Bernard HERMANN, les acteurs Cary GRANT, James MASON, Eva Marie SAINT et Martin LANDAU -, le film d’une durée inhabituelle de 2h18 enchaîne les scènes d’anthologie, à la fois film d’aventure, film policier ou d’espionnage, et film d’amour, le tout traité sur le ton de la comédie par un Cary GRANT au sommet de sa forme (effet largement renforcé dans la VF par la voix de Michel ROUX).

Je me souvenais bien sûr de tous les moments forts du film – l’assassinat aux Nations-Unies, les scènes au wagon-restaurant et dans la cabine du train, l’attaque de l’avion en rase campagne, les adieux dans la forêt près du Mont Rushmore et la fusillade à la cafeteria, puis la maison de Vandamm, la course-poursuite sur le monument des présidents américains et le final surprise dans le train -, mais ce qui saute aux yeux aujourd’hui avec le recul, en plus de la virtuosité de HITCHCOCK, c’est un certain nombre de « bizarreries », qui, si elles ne sont pas typiquement hitchcockiennes (vous ferez le tri !), demandent quelques explications :

Un baiser filmé comme jamais !

Quelle drôle de manière de filmer un baiser : est-ce qu’on n’a pas l’impression qu’ils sont 6 au moins dans ce compartiment, tellement il y a de mains !!! C’est plus le geste d’un étrangleur a priori (répété par Vandamm sur la même Eve Kendall dans la scène de la salle des ventes) : Hitch est un grand malade !

Les dialogues sexuellement explicites entre les deux héros.

Comment Hitch a-t-il réussi à passer le code Hays avec de tels échanges ? (sans oublier le dernier plan du film !)

Des vues plongeantes surprenantes.

La première, c’est dans la bibliothèque de Townsend/Vandamm, où le héros est retenu, mais même le baiser commence comme ça ! Curieux, non ? A quoi ça sert ?…

Un esthétisme de folie.

C’est ce dont on se souvient surtout… New-York, le désert autour de l’U.S. Highway 41, le Mont Rushmore, les images sont à couper le soufflé !

Des scènes systématiquement doublées tout au long du film.

Elles sont trop nombreuses pour ne pas être un effet, voulu, un élément du langage cinématographique de Hitchcock dans ce film sur le thème de l’identité…

Des « Méchants » finalement peu identifiés.

Qui est Vandamm et pour qui travaille-t-il ? Que sont les microfilms cachés dans la statuette qu’il cherche à faire sortir du pays ? Face à lui, le « Professeur » n’est pas non plus identifié comme chef de la CIA.

« Qu’est-ce que vous dites ? Vous  m’avez appelé Kaplan ? » : la question de l’identité dans « La Mort aux Trousses »…

Personnage vain, égoïste et immature, Roger Thornhill (Cary GRANT), publicitaire new-yorkais de Madison Avenue, va vivre une expérience extrême :

  • Pris pour un certain « Kaplan » par les hommes de main de Lester Townsend, alias Phillip Vandamm (James MASON), il perd son identité (mais publicitaire, n’est-il pas censé incarner n’importe quel produit, slogan ou personnage en fonction de sa cible ?).
  • Capture jugée inintéressante par Vandamm, il est objetisé lorsqu’on tente de disposer de son corps (et accessoirement, de sa vie !) comme d’un encombrant, en mettant en scène sa mort dans un accident de voiture le long d’une corniche (le nom de « Thornhill » évoque d’ailleurs l’épine qu’on cherche à se tirer du pied ; un peu plus tard, au wagon-restaurant d’un train, Thornhill expliquera à Eve Kendall que la lettre « O » de ses initiales « R.O.T. » (pourriture ?) pour Roger O. Thornhill, dessinées sur sa pochette d’allumettes, ne veut rien dire. Il dit : « [n]othing »). Il échappe in extremis à l’accident, mais ni la police, ni même sa mère ne le croient.

  • Tentant d’établir les faits, il se lance à la recherche de Kaplan au Plaza, puis de Townsend aux Nations-Unies. Sa situation empire lorsque le vrai Townsend, un diplomate, est assassiné devant lui et qu’il est pris pour l’assassin (A noter : la chambre n°796, celle de Kaplan, n’a jamais existé au Plaza ; désormais, Thornhill n’est plus seulement poursuivi par Vandamm et ses hommes, mais aussi traqué par toutes les polices du pays).
  • D’un cynisme impitoyable, HITCHCOCK n’hésite pas à nous introduire dans un bureau de la « US Intelligence Agency » pour nous révéler, avec un peu d’avance sur son héros, que le fameux Kaplan pour lequel il risque sa vie n’existe pas. C’est un leurre destiné à détourner l’attention de Vandamm et sa clique de l’agent double qui opère – et c’est le cas de le dire avant la scène du Mont Rushmore !« sous leur nez » (il s’agit bien sûr de la séduisante Eve Kendall, avec un « K », comme Kaplan !, jouée par Eva Marie SAINT). Thornhill est donc voué à n’être qu’une victime collatérale (de la guerre froide), négligeable au regard des intérêts de son pays…
  • Suite au rendez-vous pris pour lui par la blonde avec Kaplan, Thornhill va encore expérimenter un moment de solitude absolue, posté à un arrêt de bus en plein milieu de rien, avant d’être attaqué par un petit avion, pulvérisé comme un insecte, (écrasé par un camion-citerne, pulvérisé dans son explosion…), avant, enfin, de reprendre un peu l’initiative des événements…

Plans plongeants :

Les surprenants plans plongeants prennent ici tout leur sens. Isolés, uniques et sans aucune nécessité, ils montrent du doigt la victime (scène dans la bibliothèque de Vandamm), ponctuent sa descente aux enfers (plan depuis le toit du siège des Nations-Unies), le désignent comme négligeable (les services secrets ne lui viendront pas en aide), un grain de sable dans l’immensité…

Cliquer sur les images pour les agrandir et accéder aux légendes détaillées…

Le thème de l’individu rétréci par accident et mis en danger du fait de sa petite taille n’est pas sans rappeler le superbe film de science-fiction « L’Homme qui rétrécit » (The Incredible Shrinking Man) de Jack Arnold, sorti juste 2 ans auparavant, en 1957.

Scènes doublées :

Surprenantes également, les nombreuses scènes systématiquement doublées tout au long du film, qui contribuent à installer ce thème du « double » et l’effacement de la personnalité. HITCHCOCK filme exactement de la même manière l’entrée au Plaza de Thornhill venu retrouver des clients au bar et celle de Thornhill et sa mère le lendemain, alors qu’il tente de l’entraîner sur les traces de Kaplan. Chez Townsend à Glencove, au siège des Nations-Unies, dans les couloirs de « l’express du 20ème siècle », à l’Hôtel Ambassador de Chicago ou dans la cafétéria du Mont Rushmore, la scène se répète. La dangereuse scène de conduite sur la corniche surplombant la mer (fétiche chez HITCHCOCK !) réapparait plusieurs fois dans le film, remplacée par la voie ferrée, sur laquelle le train lancé à toute allure penche dangereusement…

Cliquer sur les images pour les agrandir et accéder aux légendes détaillées…

Même si le film en lui-même semble n’être qu’une course folle à travers les Etats-Unis, une fuite en avant, pourrait-on dire, il a tout de même une morale. Mis au courant du statut d’agent double d’Eve Kendall par « le Professeur », Thornhill comprend qu’elle aussi est une victime collatérale et c’est en voulant la sauver, en unissant son destin au sien, sur les parois à pic du monument des présidents américains d’abord, puis en l’épousant, qu’il signe sa rédemption.

De la foule de New-York aux visages géants du Mont Rushmore, itinéraire d’une identité….

« La Mort aux Trousses » est remarquable pour ses décors grandioses :

  • décors réels à New-York, sur la 5ème Avenue, Madison, au Plaza, au siège des Nations-Unies (extérieurs et lobby) et à Grand Central ; à Chicago à la gare de LaSalle et à l’Hôtel Ambassador ; au Mont Rushmore près de Rapid City dans le Sud Dakota (pour les vues générales)
  • ressemblants : les extérieurs de la villa Townsend à Glencove ont été filmés à Old Westbury Gardens à Long Island ; la scène mythique de l’avion sur la Nationale 41 vers Indianapolis a été tournée quant à elle en Californie à Wasco, près de Bakersfield.
  • ou reconstitués dans les studios de la MGM : la maison de Vandamm près du mémorial du Mont Rushmore et tous les plans serrés du monument.

Le New-York de « La Mort aux Trousses » :

Les scènes tournées à New-York forment un témoignage historique de l’architecture et de la vie de la cité à la fin des années 50 : l’inspiration de « Mad Men » ?

La 5ème et Madison Avenue, Grand Central Station, l’Hôtel Plaza et l’Oak Bar, le tout nouveau siège de l’ONU, voici le New-York de Hitchcock dans « La Mort aux Trousses » :

Cliquer sur les images pour les agrandir et accéder aux légendes détaillées…


La poursuite sur le Mont Rushmore …

Eva Marie Saint, Cary Grant et James Mason devant le Monument, avant le début du tournage.

Le second décor monumental du film est bien sûr le mémorial national du Mont Rushmore, qui retrace 150 ans d’histoire des Etats-Unis à travers les visages, hauts de 18 mètres, de quatre présidents des Etats-Unis (de gauche à droite : George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln), sculptés dans le granit des montagnes de la région des Black Hills,

Les acteurs principaux avaient fait le voyage jusqu’à Rapid City dans le Dakota Sud et posé pour les photographes avant le début du tournage, Mais seules les vues générales, les scènes sur le parking ou celle de la cafétéria ont pu être tournées en décor réel, les autorités du Parc national craignant que la réputation des lieux n’ait à souffrir du scénario de l’incontrôlable HITCHCOCK. Toutes les scènes de poursuite et d’escalade sur le monument ont donc été tournées en studio, dans les décors recréés par Robert F. Boyle, le chef-décorateur du film.

Pour finir, le fait que les deux héros, ridiculement petits dans ce décor monumental, meurtris, à bout de force, soient obligés pour s’en sortir de ramper le long des visages géants, – les visages historiques de l’Amérique, mais aussi ceux des représentants suprêmes du pouvoir qui les poursuit -, est hautement symbolique.

©MGM

Quittant New-York et sa foule de visages anonymes, Thornhill s’est donc lancé dans un voyage intérieur (vers l’intérieur du pays), via Chicago et les grandes plaines vides du Centre jusqu’à la confrontation ultime du Monument des Présidents.

Heureusement pour eux deux, – on le découvre avec bonheur à la fin -, ce voyage est un aller/retour et ils ont su se retrouver eux-mêmes en chemin.

En Savoir plus :

  • New-York et le cinéma : sur le Tumblr « FILMography », le journaliste canadien Christopher Moloney superpose images de films et photos actuelles de New-York, parmi lesquelles « La Mort aux Trousses »
  • Recherche et identification précise de lieux de tournages de films : movielocations.com

Cet article est ma troisième participation au Challenge New-York avec Café Powell –

 

 

 

 

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0 Commentaires dans “« La Mort aux Trousses » de Hitchcock (1959)…

    • admin dit:

      Ah ! Un vrai bon classique de temps en temps, c’est irremplaçable ! Je l’avais vu de nombreuses fois, déjà, il y a longtemps, mais regarder un film en prenant des notes te fait voir tellement de choses, qui sinon restent seulement sous-entendues. C’est un exercice très sympa ! Et ça me fait bien plaisir de pouvoir le partager avec toi ! Merci de tes encouragements !

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