« L’Affaire SK1 », de Frédéric TELLIER (2015)…

Un adieu au « 36 »

Parce qu’il partage au moins la moitié du nom de ce blog, que dans les années 90 j’habitais dans l’est parisien et que cette affaire a beaucoup marqué à l’époque, j’avais assez envie de voir le film « L’Affaire SK1 » de Frédéric TELLIER à sa sortie en janvier 2015.

Voilà qui est fait  et si, au premier visionnage, je ne sauvais guère que deux ou trois grands moments dans le film et une dizaine de belles images, je reviens sur mon jugement pour lui reconnaître quelques belles qualités et tout d’abord un sujet en or.

Un sujet en or…

Raconter dans un film l’enquête, aussi longue qu’hésitante, compliquée, foireuse pour tout dire, menée dans les années 90 par la célèbre Brigade criminelle de Paris pour arrêter le « Tueur de l’Est parisien », ce premier tueur en série dont on ait en France possédé l’ADN, – d’où le titre « SK1 » (pour Serial Killer N°1) – semble une évidence. Et pourtant, la tâche est moins simple qu’il parait…

On connaît plus ou moins les différents éléments qui ont ralenti ou nui à l’enquête à l’époque : un portrait-robot établi par une rescapée qui identifie son agresseur comme de type maghrébin, alors qu’il est métis, une trace de pied mal identifiée, la même victime qui ne reconnaît pas son agresseur lors d’un tapissage, l’organisation même de la Brigade criminelle avec ses différents groupes qui ne communiquent pas, sans compter l’ADN qui n’en est qu’à ses débuts et ne peut être comparé faute de base de données.

Les plus et les moins du film…

Basé sur l’enquête telle qu’elle a été relatée par la journaliste Patricia TOURANCHEAU dans son livre “Guy George, la traque » paru en 2010, le film est  (trop ?) minutieusement proche des faits.

Si la photographie est remarquable, le casting est en revanche un peu bancal : Raphaël PERSONNAZ dans le rôle de Franck Magne, alias Charlie, le flic de la Brigade criminelle de Paris qui a traqué Guy GEORGES pendant 7 ans, ne m’a pas convaincu, ni sa collègue Coco la « procédurière » du groupe, ni l’avocat de Guy GEORGES, trop absent jusqu’aux dernières minutes du film.

C’est dommage d’avoir de bons acteurs pour jouer les vieux briscards du groupe comme Olivier GOURMET (le binôme de Charlie, surnommé « Bougon ») ou Michel VUILLERMOZ (le chef de groupe Carbonnel), voire de très bons acteurs comme Adama NIANE dans le rôle de Guy GEORGES et de rester en deçà pour le rôle principal, peu expressif, de Charlie…

« Quand je me suis levé ce matin-là. Je savais que je tuerais avant la nuit. Ca me trottait dans la tête. J’avais déjà connu ça : un jour de pulsion (…). J’ai suivi la fille. »

– Charlie : « Si ce soir-là, t’avais pas fini ta bière, t’avais pas récupéré ta monnaie ?,– C’aurait été une autre », répond Guy GEORGES. « Si je sors de prison, je recommence. »

Au crédit du réalisateur Frédéric TELLIER, tout de même, la structure du film qui alterne avec beaucoup d’habileté le procès de Guy Georges et les différentes étapes de l’enquête de police, qui a duré 7 ans.

Les premières images sont pour l’arrivée de Guy GEORGES au tribunal, où le spectateur se retrouve parmi la horde des journalistes se pressant derrière le criminel pour tenter d’apercevoir son visage. Cette image préfigure d’ailleurs un autre grand moment du film, celui de l’arrivée de Guy GEORGES à la Brigade criminelle, où tous les flics forment comme une haie d’honneur de part et d’autre du célèbre escalier pour saluer l’arrestation à laquelle ils ont tous tant travaillé.

Il y a aussi un travail sur le son, avec par exemple la superposition sur le dialogue principal des ordres crachés par les radios de police quand Guy GEORGES est traqué et que l’ambiance monte ou la coupure soudaine du son, lors de son arrestation Place blanche ou pendant ses aveux dans le bureau de Charlie.

A partir d’une invention, les scénaristes Frédéric TELLIER et David OELHOFFEN créent un mythe. Sur la photo de scène de crime de Pascale Escarfail (qui m’a immédiatement fait penser aux gros plans de la scène d’étranglement dans « Frenzy » de Hitchcock), la victime a l’air de dire quelque chose. C’est du moins l’idée que s’en fait Charlie lorsqu’il consulte les photos du dossier auquel il s’attaque lors de son arrivée à la Crim’. Pendant ses aveux à Charlie dans le petit bureau du groupe sous les toits, Guy GEORGES confirmera…

Elle m’a demandé doucement : « Qu’est-ce que tu fais ? Tu me tues ? » Et plus tard : « Elle avait toujours l’air de me dire ces derniers mots, malgré qu’elle soit morte »

Intéressant aussi, le point de vue des avocats et leur manière d’envisager le procès. D’abord décidés à plaider l’innocence en tirant parti des nombreux éléments non concluants de l’enquête, pour déstabiliser en particulier la presse et obtenir « un vrai procès, pas une exécution », on les voit négocier entre eux – dans la vraie vie, les deux avocats Alex URSULET et Frédérique PONS (jouée par Nathalie BAYE) ont été mariés.  Quand au 5ème jour d’audience, Guy GEORGES lève le poing comme s’il tenait un couteau, c’est un moment de vérité :

« Son geste est un aveu », commente Frédérique Pons. On ne le sauvera pas. Il faut prendre le dossier autrement ».

Les avocats vont alors tenter de faire avouer ses crimes à Guy GEORGES, dans l’intérêt des familles et pour offrir à « ce type, qui va passer la fin de sa vie en prison, qui va tourner et retourner entre les murs de sa tête pendant 30 ans […] un peu de lumière, ici ou là. Qu’il soit pas uniquement considéré comme un monstre, haï de tous et incompris. C’est ça… C’est ça ma tâche. C’est ça que je veux faire. », plaide Frédérique Pons (Nathalie BAYE) auprès d’Alex Ursulet.

Avec ce changement de direction des avocats de la défense, le film se met à raconter une histoire de rédemption.

Dans la dernière séquence du film, Charlie l’enquêteur et Frédérique Pons l’avocate se rencontrent à la sortie du procès et se saluent : « Je suis juste celui qui a traqué le monstre pendant 7 ans. Il en fallait un », commence le policier. – « Et moi, je suis celle qui traque l’homme derrière le monstre », conclue l’avocate.

Entrer dans la légende du 36…

La célèbre Brigade criminelle de Paris, créée en 1912 par Louis LÉPINE déménageant définitivement dans la future Cité judiciaire ultra moderne des Batignolles à l’horizon 2017 (lire notre article : Visite du 36 Quai des Orfèvres, lors des Journées du Patrimoine 2012), une bonne partie de mon intérêt pour ce film tenait aussi à la découverte qu’il propose des lieux de cette institution et de son « folklore », mis en avant dans de nombreux films ou livres de témoignages qui feront bientôt définitivement partie du passé. Ca aussi, j’ai adoré !

Comme la structure du récit qui alterne enquête et procès, le film nous permet de découvrir le Palais de Justice de Paris et les locaux de la Brigade criminelle qui sont d’ailleurs contigus.

  • Le Palais de Justice de Paris

Fidèle aux faits, Frédéric TELLIER a souhaité tourner les scènes du procès dans la salle d’audience même qui l’a accueilli en mars 2001 ; on découvre aussi la salle des pas perdus du Palais de Justice de Paris.

Palais de Justice de Paris : la salle des pas perdus…

Palais de Justice de Paris : vue générale de la salle d’audience…

Palais de Justice de Paris : vue générale de la salle d’audience…

Palais de Justice de Paris : le témoignage de la mère adoptive de Guy GEORGES…

  • Tout le folklore de la Crim’…

A son arrivée à la Crim’, le « cinquième de groupe » Franck Magne se voit affublé d’un surnom, ce sera Charlie (parce que Charlie-magne, lance le chef de groupe, très fier de sa vanne). Par tradition, il commencera par « se fader » 10 « cold cases » en essayant de trouver de nouvelles pistes. Et ici, « c’est costar cravate, t’es plus dans un commissariat de quartier » ! « Bougon », son binôme, lui fait visiter « le 36 », du « couloir des procéduriers » jusqu’au « local de séchage » en passant par les toits, d’où ils ont une vue unique sur Paris. « Voilà ! Ça c’est la récompense ! », annonce son aîné en étendant les bras. « Tu viens pour décompresser ou chialer ». Accessoirement, le groupe y fera un barbecue pour fêter la promo de Charlie comme inspecteur principal et le départ de Bougon dans le groupe Lemoine. A la fin du film, Charlie est devenu chef de groupe. Sur la porte de leur bureau, une feuille a été collée : « Obscurs et sans gloire ».

Le 36 Quai des Orfèvres, à Paris…

“Ça c’est la récompense ! Tu viens pour décompresser ou chialer »…

On (re-)découvre les bureaux exigus et encombrés, sous les toits comme on les a déjà vus dans de nombreux films (dans le « Quai des Orfèvres » de H.G. CLOUZOT, par exemple), les interrogatoires enfumés et intimistes et les briefings sur un coin de bureau ou en bas du grand escalier, quand c’est « la tôlière » – la chef de la Brigade criminelle – qui s’adresse à tous. Les scènes dans la cour du 36, dans l’escalier et sur les toits ont été tournées en décor réel.

Au-delà de l’aspect documentaire du film lié à l’enquête elle-même, « L’Affaire SK1 » est aussi un remarquable document  sur le 36 et la Brigade criminelle de Paris…

L’arrivée de Guy Georges au 36 Quai des Orfèvres…

Montée des 148 marches de l’escalier de la Crim’…

Superbe image du film : la haie d’honneur des flics dans le grand escalier, à l’arrivée de Guy Georges à la Brigade…

En Savoir plus :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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