Thriller : « La Nuit du Renard » de Mary Higgins Clark… (4/4)

La Nuit du Renard de Mary Higgins Clark

La Nuit du Renard de Mary Higgins ClarkNew-York et l’envers du décor…

Dernier article de notre série sur « La Nuit du Renard » de Mary Higgins Clark, consacré à New-York, décor de ce thriller haletant qui mêle avec un très grand talent le calcul et le hasard, le débat sur la peine de mort aux Etats-Unis, le portrait d’un serial killer et la découverte de hauts-lieux de New-York sous un autre jour.

L’Hôtel Biltmore, les galeries, tunnels et pièces secrètes de Grand Central Station, l’Oyster Bar et son ancienne salle de plonge…, un autre des points forts du roman est de prendre comme toile de fond New-York et sa célèbre gare ferroviaire, située en plein Manhattan, entre la 42e rue et Park Avenue.

Les premières constructions destinées à accueillir la gare datent de 1871, mais le Grand Central Terminal tel qu’on le connaît aujourd’hui a été achevé en 1913. On fête donc cette année à New-York et depuis début février, le centenaire officiel de Grand Central !

Ainsi le lieu le plus banal (un hall de gare, aujourd’hui terminal des trains de banlieue) fréquenté quotidiennement par 750 000 visiteurs, devient un lieu d’angoisse maximale, une scène de crime, de possible attentat à la bombe… (40)

Et l’expérience est d’autant plus fascinante que, derrière Lally, l’ancienne institutrice du Nebraska qui rêvait de visiter New-York et n’a jamais quitté la gare, ou derrière Renard, qui y a travaillé « plus de la moitié de sa vie » (22) et « connaît la gare comme sa poche » (211), Mary Higgins Clark nous fait pénétrer dans les coulisses, « dans les profondeurs de la gare », là où l’on ressent le « vrai battement de cœur de la gare », dans ce qu’elle appelle aussi « le ventre obscur de Grand Central » (58-59)…

Au tour des victimes de Renard de pénétrer dans ce monde inconnu et mystérieux :

« Ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la gare… très loin sous terre. Qu’allait-il faire d’eux ? Elle entendait le grondement sourd des trains… il devait y avoir un tunnel pas très loin » (54)

L’Hôtel Biltmore

Comme le Roosevelt qui a survécu, le Biltmore, détruit en 1981, était à l’origine un luxueux hôtel de 26 étages et un millier de chambres, construit au-dessus des voies ferrées souterraines de Grand Central, dans le complexe qu’on appelait à l’époque « Grand Central City ».

NY Biltmore Hotel en 1913 ©DR ; The Biltmore room in Grand Central ©Dan Cross

On accédait directement de la gare à l’hôtel et de l’hôtel à la gare via la « Biltmore room », dont l’ascenseur menait directement à la réception. C’est sans doute ce détail extrêmement pratique (et lié aux légendes urbaines autour de Grand Central) qui a décidé Renard à y réserver une chambre. C’est d’ailleurs la première phrase du roman :

« Il était assis, immobile devant la télévision dans la chambre 932 de l’hôtel Biltmore. […] La chambre coûtait cent quarante dollars pour les trois nuits. Il ne lui restait donc plus que trente dollars.  C’était bien assez pour ces quelques jours et mercredi il aurait quatre-vingt-deux mille dollars » (9-10)

L’effervescence de la gare, son système de galeries et de rampes (conçu à l’origine pour faciliter le flux des passagers départs et arrivées grandes lignes, trains de banlieue et accès au métro), d’escaliers et portes secrètes menant aux locaux techniques en sous-sol est également décrit :

« Il quitta la chambre, emportant la valise et le sac en plastique. Cette fois, il traversa le hall inférieur du Biltmore et prit la galerie souterraine qui menait au niveau supérieur de Grand Central Station. Le flot matinal des voyageurs de banlieue était passé, mais il y avait encore beaucoup de monde. Les gens s’empressaient au départ et à l’arrivée des trains, traversaient la gare pour rejoindre la 42e Rue ou Park Avenue, s’attardaient dans les boutiques de la galerie, les guichets du pari mutuel, les self-services et les kiosques à journaux.
D’un pas alerte, il descendit vers le niveau inférieur et se retrouva sur le quai 112 (…).Le quai tournait en U au bout de la voie ferrée. De l’autre côté, une rampe menait dans les profondeurs de la gare (…) ».
(20-21)

Grand Central Station (ou Grand Central Terminal, GCT)

Pour le tueur, la gare anonyme et grouillante, dont il connait tous les secrets, offre un décor à ses fantasmes (23, 88-89) et son besoin de revanche. C’est aussi le meilleur atout de son plan :

« Grand Central Station. La gare la plus animée du monde. Le meilleur endroit au monde pour cacher quelqu’un » (23)

Vue générale Grand Central Terminal ©JoeJoeJoe93

Horloge Grand Central Terminal © Elisa.rolle

Lally, la SDF qui a adopté la gare comme domicile le jour même de son arrivée à New-York en évoque pour nous quelques aspects touristiques :

« Le soir de son arrivée à Grand Central Station fut le tournant de sa vie. Désorienté, apeurée, elle avait traversé l’immense hall de gare, son unique valise à la main ; elle avait levé les yeux et s’était arrêtée. Elle était sans doute l’une des seules personnes à avoir immédiatement remarqué que le ciel de la grande voûte avait été peint à l’envers. Les étoiles situées à l’orient étaient à l’occident » (56)

A travers elle, MHC nous fait même revivre les heures historiques de la lutte des défenseurs du patrimoine dans les années 70 pour sauver le bâtiment classé site historique :

« Le seul nuage à l’horizon, sa seule crainte, était qu’un jour on démolisse la gare. Quand le Comité pour la protection  de Grand Central  avait organisé la manifestation, Lally était restée inaperçue dans un coin, mais elle avait applaudi à tout rompre lorsque des célébrités comme Jackie Onassis avaient déclaré que Grand Central Terminal faisait partie de la tradition new-yorkaise et qu’elle ne pouvait pas être détruite.
Mais bien que l’on ait classé la gare monument historique, Lally savait que beaucoup de gens cherchaient encore à la faire démolir. Non, Seigneur, s’il vous plait, pas ma gare ! »
(59)

Quelques pages avant le dénouement, alors que la gare a été évacuée sous la menace d’une bombe, l’horloge de Grand Central elle-même, lieu de rendez-vous de millions d’amoureux, de New-Yorkais et de voyageurs, a son moment de gloire :

« Steve balaya du regard le hall de gare. Le haut-parleur s’était tu et le vaste espace était devenu silencieux : un silence étouffé, dérisoire, régnait. L’horloge. Il chercha des yeux l’horloge située au-dessus du bureau des renseignements. Les aiguilles tournaient. 11h12… 11h17… 11h24… Il aurait voulu pouvoir les retenir. Il aurait voulu courir sur chaque quai, dans chaque salle d’attente, chaque recoin. Il aurait voulu crier leurs noms : Sharon ! Neil ! » (213)

L’Oyster Bar

Dernier lieu symbolique de New-York investi par le roman, « The Oyster Bar », restaurant d’huîtres et de fruits de mer réputé de 440 places, qui a servi les plus grands, de Lucille Ball à Paul Newman, et jusqu’à Don Draper dans la série « Mad Men » (1×07) !

The Oyster Bar ©DR

S’agissant d’une enseigne historique parmi les commerces et restaurants de Grand Central, chacun a une histoire avec l’Oyster Bar :

  • Traînée par son ravisseur à travers Grand Central, Sharon Martin passe devant le restaurant et se souvient y avoir déjeuné avec Steve, le mois précédent :

« Ils avaient atteint le niveau inférieur. Vers la droite, elle apercevait l’entrée de l’Oyster Bar. Elle y avait retrouvé Steve pour un rapide déjeuner le mois dernier. Assis au bar, ils avaient commandé deux potages aux huîtres bien chauds… Steve, trouve-nous, viens à notre secours… » (54)

  • Et Steve Peterson, ayant une heure à perdre avant de reprendre son train pour le Connecticut, chargé de la valise contenant la rançon, choisit de s’y asseoir au bar, se souvenant qu’elle se réjouissait à l’époque du succès de sa campagne en faveur de Ronald Thompson, le jeune condamné à mort :

« Steve descendit au niveau inférieur et entra dans l’Oyster Bar. Il était presque vide. La foule du déjeuner était partie depuis longtemps et ce n’était pas encore l’heure de prendre un verre ou de dîner. Il s’assit au bar et commanda, prenant soin de garder sa valise sous ses pieds […]. Il but d’un trait le Martini que le barman avait posé devant lui. Il resta à l’Oyster Bar sans toucher au potage fumant et bouillonnant devant lui. A 15h55, il régla son addition, s’achemina vers le niveau supérieur et monta dans le train pour Carley. » (114-115)

  • Lally la SDF, elle, au fil de ses infatigables explorations de la gare, a découvert dans l’ancienne salle de plonge de l’Oyster Bar le refuge capable de combler « le seul besoin qui lui restait, celui d’une intimité occasionnelle et totale » (58) et y passe, de mai à septembre, deux nuits par semaine depuis 6 ans, « les meilleures [années] de la vie de Lally » (59).
  • Pour Renard, la même salle de plonge, « un trou infect » (22) qui a été son lieu de travail pendant près de vingt ans, est l’endroit tout trouvé pour accomplir sa revanche :

« Il n’était pas venu ici depuis l’âge de seize ans, plus de la moitié de sa vie. Cette pièce servait alors à l’Oyster Bar. Situé directement sous la cuisine de ce restaurant, le vieux monte-plats transportait des montagnes de vaisselle graisseuse destinée à être lavée dans les deux grands éviers, puis séchée et remontée (…). Quand il avait cherché où cacher le fils de Peterson jusqu’au paiement de la rançon, il s’était souvenu de cette pièce. A l’examen, elle lui avait paru parfaite pour son plan. » (22)

Pour y accueillir Sharon, il saura la transformer en décor de film d’horreur :

« Au-dessus du lit de camp, trois immenses photos étaient épinglées sur le mur.
Une jeune femme qui courait, les mains tendues en avant ; elle regardait derrière son épaule, la terreur peinte sur son visage… la bouche tordue en un hurlement.
Une femme blonde, étendue près d’une voiture, les jambes repliées sous elle.

Une très jeune fille aux cheveux noirs, une main posée sur sa gorge, un regard de détachement étonné dans ses yeux fixes »
(56).

En conclusion…

 

Multiplication des points de vue, distillation des informations qui font progresser l’action vers son dénouement, utilisation des lieux, on a tout dit – ou presque ! – de la maîtrise avec laquelle Mary Higgins Clark conduit ce roman.

Une maîtrise impressionnante, qui n’empêche pas quelques invraisemblances et raccourcis douteux, qui nous serviront de conclusion, par simple souci d’équilibre !

Ainsi, que penser de l’avocat Bob Kurner qui attend la veille de l’exécution de son client pour réétudier à fond le dossier (61) ? Que penser de Sharon qui verra dans le couteau planté entre les omoplates de Lally la chance de libérer Neil et n’hésitera pas, – au prix de quelques efforts -, à saisir le manche à deux mains pour s’en saisir (216) ? Que penser du fait que Neil, échappant de justesse à Renard, tombe comme par magie sur son père Steve, en haut des escaliers, en plein tumulte de l’évacuation de la gare (217) ? Lorsque Steve et la police sauvent Sharon des griffes de Renard, celui-ci ne trouvera rien de mieux que… de s’enfermer dans les toilettes (220) ! Quand ils sont tous partis, la bombe explose et le tue (221). On ne saura rien de la puissance de la bombe et des dégâts occasionnés, mais disons que dans l’ensemble, ce dénouement nous arrange.

Merci donc à Bob, Sharon, Neil, Steve et tous les autres : en retard dans leur travail, incroyablement chanceux ou courageux, il n’y aurait pas de « happy end » possible sans eux !

Et à propos de tous ces prénoms américains – une trentaine au total rien que dans ce volume ! -, oserais-je suggérer aux auteurs des traductions d’adapter aussi les prénoms à la langue-cible, ce serait tout de même plus facile à suivre !

(*) Note : la numérotation des pages fait référence à l’édition du Livre de Poche, publiée en 1977.

 

Cette série sur “La Nuit du Renard” de Mary Higgins Clark est ma première participation au Challenge New-York avec Café Powell –

 

 

 

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Quelques sources pour cet article et pour continuer la visite :

0 Commentaires dans “Thriller : « La Nuit du Renard » de Mary Higgins Clark… (4/4)

    • admin dit:

      Merci, ma belle ! Y a eu… et y a plus ! Visiblement ils ont disparu… Je ne sais pas toi, mais j’installe des trucs parfois et hop ! un jour, ils disparaissent purement et simplement (ce serait pas un complot, des fois ?)
      Bon, ben, je l’ajoute à la liste des trucs à réparer, hein ! Merci de m’avoir prévenue… (moi j’ai ajouté une icône “Partager sur FB” à mon menu Firefox, alors je ne cherche pas les outils sur les pages, en général. Mais bon, elle va sûrement disparaître aussi un jour ou l’autre…). N’hésite pas à partager mon article à l’occasion ! A bientôt, Arwen.

  1. linda oo dit:

    c’est le livre de Mary Higgins Clark que je préfère, quand je l’ai lu je l’ai lu d’une traite et je n’arrivais pas à le lâcher… pour moi les autres qu’elle a écrit ne sont pas aussi bon que celui là même si je les ai dévorés aussi !

    • admin dit:

      Oui, vraiment ! C’était mon premier Mary Higgins Clark et un de ses premiers livres aussi… Je n’hésiterai pas à en lire un autre, même si j’ai tout de même quelques doutes par rapport au fait qu’elle publie un livre par an depuis !!! En as-tu lu d’autres ?
      Merci d’avoir commenté cet article, fondeteint.com !

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