Clyde Phillips (« Dexter ») sur le métier de Showrunner…

 

Si Clyde Phillips n’a pas créé la série « Dexter », puisqu’il n’en est devenu le producteur exécutif qu’après le pilote, adapté d’un livre de Jeff Lindsay, il est en tous cas l’artisan de son succès au cours des 4 premières saisons.

Le 8 avril 2010, quelques mois à peine après qu’il ait quitté la série, Clyde Phillips est participe au 1er Festival Séries Mania organisé par le Forum des Images à Paris et revient sur sa contribution à la série en répondant aux questions P. Langlais, journaliste spécialisé, et à celles de la salle venue le rencontrer.

A travers anecdotes et souvenirs de ces 4 années passés à cheval entre Los Angeles et le Connecticut, on en apprend un peu plus notamment  sur le métier de showrunner…

NB : les transcriptions ont été réalisées à partir des traductions simultanées réalisées pendant l’événement  par des interprètes. N’hésitez pas à nous signaler toute inexactitude.

Sur le métier de Showrunner…

Choisi pour le rôle !
  • « J’habite dans le Connecticut, ils m’ont envoyé le dvd, je l’ai regardé et j’ai réfléchi pendant une journée, en me disant : est-ce que j’ai envie d’aller vers ça ? Emotionnellement parlant, je veux dire. Et je l’ai regardé de nouveau avec l’un de mes amis, un autre scénariste qui habite près de chez moi et il m’a dit : « Il faut le faire ! Merde, merde, il faut le faire !» Donc, j’ai appelé Showtime, ils m’ont fait revenir pour un rendez-vous. Il y avait là tous les décideurs de Showtime, tous ceux qui avaient travaillé sur le pilote, Michael C. Hall et d’autres. Et quand vous êtes dans le métier, arriver dans une réunion comme ça avec 10 ou 12 personnes dans la pièce, vous savez déjà que vous avez le poste, parce qu’ils ne vont pas réunir toutes ces personnes avec tout leur planning 5 ou 6 fois, ils le font une fois… avec la personne qu’ils veulent embaucher ».
  • [Clyde Phillips explique comment sa connaissance du milieu de la télévision et ses réalisations professionnelles passées ont amené Showtime à le choisir.]
  • « Toutes ces expériences assemblées font que je livre des belles séries et que je respecte les budgets et que les gens qui travaillent avec moi ont envie de le faire. C’est pour toutes ces raisons qu’ils m’ont appelé. »
The Boss…
  • « Le showrunner , c’est celui qui fait tout, qui rassemble tout, qui embauche tout le personnel, les scénaristes , qui prend toutes les décisions, qui choisit tout et qui est aussi à la tête de l’équipe d’écriture ».
  • « C’est mon travail [en tant que showrunner] d’embaucher tout le monde. C’est un poste où on ne travaille pas « sous » quelqu’un, mais « avec » des gens. Je suis une sorte de partenaire sur la série ».
  • [Il doit embaucher les scénaristes – et pour cela lire des centaines de scenarii -, embaucher les réalisateurs, trouver des bureaux. Environ 200 personnes ont travaillé pour la série, directement sous les ordres de Clyde Philips (cameramen, accessoiristes, etc…) et aussi plein d’autres qui ne dépendaient pas de lui directement, bien sûr].
Impliquer et gérer les équipes
  • “Ma tâche la plus importante, c’est cette centaine de personnes dont je parlais avant, qui travaillent pour moi. Je veux qu’ils viennent travailler en étant heureux et je veux qu’ils prennent du plaisir à travailler. Et c’est la partie la plus importante de mon travail. Il y a un rôle protecteur et si on arrive à ça, on fait un boulot qui est bien, et quand j’arrive sur le plateau et que je vois des gens avec tatouages et queues de cheval qui lisent le scénario et qui appellent leurs copains pour leur dire : écoute, ce qui lui arrive… – C’est le genre de choses qui arrive sur « Dexter » !-, ça veut dire que les gens sont impliqués. Et il y a des gens qui arrivent et qui disent : tiens, ça ce serait bien si dans le plan… etc.. C’est important, cette implication”.
  • « Généralement, on change un auteur par an, un scénariste par an pour rafraîchir un peu l’équipe, et parce que, bon, à un moment donné, il y a quelqu’un qui ne fonctionne pas, donc on n’a pas la capacité de porter un poids mort, et c’est généralement moi qui dois dire à la personne qu’elle ne reviendra pas. C’est pas facile… »
  • « Et la partie la plus difficile, je crois, c’est quand je dois dire à quelqu’un qu’il ne peut pas revenir travailler, mais ça je le fais toujours moi-même ».
La routine…
  • « Une fois que les scenarii sont écrits, entre février et fin mai, en juin on commence à tourner. J’arrive le premier à 6h00 du matin, les autres arrivent à 10h00. Donc j’ai 4h d’écriture, de réécriture, ou je lis des scenarios, ce qu’il faut,  bref, mais une partie de la journée et quand je sors de mon bureau, il y a une file de gens pour me poser des questions : on me montre un ordinateur portable : qu’est-ce que vous pensez de ces effets spéciaux ? ; ils me mettent quelque chose à l’oreille : et cette musique ? quel camion vous voulez ? Ils me suivent tout le long du chemin pour aller à la séance de casting où je resterai pendant des heures, des heures et des heures ! et je sors pour un coup de fil ou s’il y a quelqu’un qui a une question à laquelle il faut vraiment que je réponde ».
Faire mieux que sur le papier
  • « Le travail de tout le monde sur cette série est de faire en sorte que ce soit toujours mieux. On a une idée, on écrit un scénario et on le donne à la production, -c’est ce qu’on fait à longueur de journée- il y a des gens qui vont chercher des endroits de tournage… Si c’est mieux, c’est très bien, si ce n’est pas mieux, je vais leur dessiner quelque chose, le peindre. Chaque réalisateur vient une douzaine de fois  pendant la préparation : il vient pour le casting, on part en camionnette, etc.. et les réalisateurs peuvent entrer dans mon bureau, on se connait. On a une petite réunion privée supplémentaire et on dit : comment on va faire tomber cet arbre ? Comment on va sortir cette mort de l’ordinaire, comment on va faire la différence, comment on va gérer l’accident de voiture ?… et à chaque fois, le maître-mot, c’est de faire mieux que sur le papier. »
Les relations avec la chaîne
  • « Il y a d’autres showrunners qui diraient que la chose la plus difficile, c’est de gérer la relation avec la chaîne. Mais ça n’a pas été le cas avec Showtime, hein, qui a été géniale… »
  • [Pas plus en France qu’aux Etats-Unis les responsables des chaînes interfèrent dans le processus d’écriture et de production des séries]
  • «  Les dirigeants des chaînes sont toujours sur nous, mais quand ils ont raison, ça nous aide beaucoup en fin de compte. Quand ils ont tort, particulièrement quand votre série est un succès, ce qui est le cas de « Dexter », on peut convaincre. Souvent on a un coup de fil à 6H00 du soir à propos de l’épisode qu’ils viennent de visionner et on sait qu’il y a un problème quand ça arrive à ce moment-là. Et quand ils appellent pour donner leurs impressions, ils appellent avec des solutions parfois et ils disent, peut-être on pourrait prendre la scène 14 et la mettre à la place de la 12 … »
  • « J’ai travaillé avec des gens qui étaient vraiment pénibles, qui étaient des emmerdeurs, qui ont complètement ruiné les séries. Parker Lewis [NDLR « Parker Lewis ne perd jamais », série comique très originale créée par Clyde Phillips et Lon Diamond dans les années 90] est mort de ça, hein, à cause des interférences du réseau. »
  • « Il y avait un épisode qu’on avait écrit pour Thanksgiving dans la 4ème saison, d’une manière un peut trop timide. C’est la chaîne qui a dit : reprenez ça et changez ça pour que ça soit différent de tous les thanksgivings qu’on a déjà vu à la télévision. C’est ce qu’on a fait. On était chez moi tout le week-end – tant pis pour le week-end, on pensait que c’était dans la boîte, mais bon !-  On a repris tout, on a travaillé comme des fous et à la fin, c’était comme une pièce de Ionesco, c’était fou dès le départ et tellement satisfaisant à la fin ! Et une fois de plus, là, c’est la chaîne qui nous a poussés à nous surpasser.  Si on avait filmé ce qu’on avait écrit, on aurait perdu un peu de force. »
Pourquoi avoir quitté la série ?
  • « J’ai quitté la série parce que j’habite dans le Connecticut avec ma femme et ma fille de 13 ans et je tournais en Californie pendant 9 mois sur 12, donc je n’ai pas été là pour son 9ème anniversaire, son 10ème, 11ème, 12ème anniversaire. J’ai raté quatre anniversaires de ma femme, je n’ai pas pu fêter mon anniversaire avec ma famille pendant 4 ans, je me sentais un peu célibataire… Je travaillais pour gagner un train de vie que je ne vivais pas.”
  • “Ils voulaient tout faire pour que je reste, mais je savais que je ne pouvais pas continuer, j’ai travaillé 4 ans avec ces gens, c’est comme de la famille, mais c’est ma famille de télévision et je voulais être avec ma vraie famille. J’aime beaucoup ces gens… C’est un thème dans mon écriture, comme dans « Crocodile » [NDLR Saison1 Episode 2 : « les Larmes du Crocodile » dont Clyde Phillips a écrit le scénario]… Dexter est là dans l’eau, ça finit dans la baignoire quand il regarde sous l’eau. C’est un thème dans mon écriture, d’être immergé dans votre propre vie et j’avais l’impression de ne pas vivre ma propre vie. Je travaillais… C’était le meilleur travail du monde, j’avais beaucoup d’influence sur ce que voyaient beaucoup de gens, c’est une super série, mais je ne vivais pas ma vie et c’est pour ça que je suis parti. »

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