Témoignage : « Chroniques d’un Médecin légiste » de Michel Sapanet

« C’est quoi, ce délire ? »

Après le récit sage et recueilli de la directrice de l’IML de Paris, Dominique Lecomte,  dans « Quai des Ombres », voici les « Chroniques d’un Médecin légiste » de Michel SAPANET, parues en 2009.

Autre témoignage, autre décor : la morgue du CHU de Poitiers, où Michel Sapanet exerce et enseigne depuis 20 ans une médecine légale de terrain et pratique aussi la médecine légale clinique qui, elle, s’intéresse aux vivants (victimes d’accidents, d’agressions ou de maltraitance) pour procéder aux expertises sollicitées par la justice (p.115). Un aspect du métier de médecin légiste qui n’était pas traité dans « Quai des Ombres »…

A travers les quelques 30 cas évoqués, on découvre un regard totalement différent : celui d’un homme, tout d’abord, dont la vie et l’activité sont ancrées dans le territoire, qui écrit bien et trouve dans l’humour carabin la distance nécessaire pour aborder en toute sérénité et avec la rigueur qui convient les horreurs auxquelles son métier le confronte quotidiennement.

Dégoût et des couleurs…

Le livre s’ouvre d’ailleurs sur une description fantastique autant que macabre dans laquelle c’est un scarabée nécrophage, le Necrophorus humator (p.14), qui parle et nous présente, in extremis, le médecin légiste en train de l’extirper d’un cerveau en décomposition ! Si l’on a du mal à pardonner à l’auteur cette première mystification grossière et un peu maladroite, le ton est donné ! Et il ne manquera pas par la suite de nous tendre d’autres pièges dans lesquels nous tomberons sans hésiter, par exemple l’histoire de la biche, au chapitre 14. Un petit bijou d’humour carabin, d’humour noir. Un régal !

Les descriptions qu’il nous rend des cadavres, des scènes de crime et des autopsies sont extrêmement vivides, pleines du « bruit strident de la scie » (p.9), des couleurs « vert et rouge » (p.22) ou « vert-noir luisant » (p.100) de la chair putréfiée et de « la pestilence des corps » (p.105).

Il s’amuse d’ailleurs des haut-le-cœur des gendarmes, substituts ou journalistes insuffisamment préparés à l’épreuve et conseille des petits-déjeuners copieux…

« Une autopsie n’a rien de banal. S’il s’agit d’un acte nécessaire pour la manifestation de la vérité, il n’en reste pas moins d’une violence absolue. Il s’agit donc de l’aborder très progressivement » (p.324)

L’humour comme « aide psychologique »

C’est que l’homme a une grande expérience qui l’a amené à faire de l’humour « une forme d’aide psychologique » (p.85) pour « détendre l’atmosphère », pouvoir dormir la nuit (p.27), « oublier les autres images » (p.30), -bref, « bien pratique pour gérer l’innommable. Car ce spectacle est innommable. Franchement innommable. » (p.337)

Volontiers facétieux, amateur des « Tontons flingueurs » (p.307) et de San Antonio (p.335), le légiste s’amuse à faire rire les gendarmes sur les scènes de crime, à provoquer secrétaire et stagiaires, et joue second degré, auto-dérision voire absurde avec ses lecteurs :

« La trace de deux projectiles d’arme à feu, un sur le thorax, le second qui a traversé la boîte crânienne de part en part, confirme, si besoin était, la thèse criminelle ». (p.49)

Et à propos des suicidés qui se jettent sous les TGV :

« En revanche, pour l’heure de la mort, là, notre précision est extrême. A la minute près. Une performance en médecine légale. Mais qui n’a rien à voir avec le légiste, juste avec l’ordinateur de bord du TGV qui enregistre à la seconde près le déclenchement du freinage d’urgence » (p.308)

Et de regretter que, si la pulpe des doigts est rarement abîmée par le choc, permettant ainsi de procéder à l’identification des victimes, malheureusement :

« Faute d’empreintes de référence – tous les déprimés n’étant pas forcément fichés au grand banditisme -, ce relevé permet rarement d’aboutir » (p.309)

Reconnaissant, il installe même son éditeur Jean-Claude Gawsewitch en bonne place sur les rayons de la bibliothèque de sa dernière scène de crime, hallucinante, à côté d’une victime nue restée accrochée à une échelle (p.341)… Spécial dédicace !

C’est quoi, ce délire ?

La distanciation, tout est là ! Michel Sapanet explique que s’équiper avant une autopsie est un temps de préparation important, au cours duquel il doit « évacuer tout affect » (pp.267-268).

Avant et après, c’est une personne, un corps-sujet à qui l’on doit le respect. Pendant que j’opère, je dois impérativement le considérer comme un objet d’étude, et seulement ça. Faute de quoi je ne saurais travailler en toute objectivité ». (pp.267-268).

Face à des agressions d’une violence extrême, les scènes de crime ou d’accidents sont souvent surréalistes et touchent à la transgression, comme ces images de corps incomplets dans le chapitre consacré au carambolage de l’A10 : « des silhouettes dessinées sur lesquelles sont reportées en noir les parties manquantes du corps, totalement disparues, et en hachuré les parties carbonisées » (p.244), d’organes cuits dans ce qu’il reste des corps sur les sièges conducteur et passager (p.224), des « pieds cuits dans les chaussures », « restés soudés au plancher de la voiture » (p.225)…

D’où cette question, en filigrane dans tout le livre, et qui jaillit dans les dernières pages : « C’est quoi, ce délire ? » (p.356)

« Nous y voilà. L’explication au « C’est quoi, ce délire ? » C’est que le légiste doit faire parler les corps. Leur faire dire comment ils sont morts, médicalement morts, c’est la moindre des choses. Mais ce n’est pas tout : lorsqu’on arrive au procès, aux assises, ce sont également les circonstances de la mort qui intéressent le jury. D’ailleurs le jury en a besoin pour retenir ou non des circonstances atténuantes. Ou à l’inverse pour aggraver les peines. Surtout, tous ont besoin de comprendre le « pourquoi ? » De connaître l’explication au « C’est quoi, ce délire ? » (pp.356-357)

Essayant de justifier la pratique de l’autopsie – qu’il décrit dès les premières pages du livre comme « l’ultime violence » (p.16) – Michel Sapanet livre dans son dernier chapitre quelques jolies sentences :

« C’est à partir des indices que le légiste va éclairer les causes de la mort, mais surtout ses circonstances. C’est une histoire qu’il va raconter, l’histoire des derniers instants d’une vie. Sans quitter totalement le domaine technique, le métier entre alors dans une toute autre dimension : il faut sauver ce qui reste d’humain dans l’indicible » (p.368)

Et plus loin :

« Ma spécialité est la seule à pouvoir redonner la vie après la mort… mais hélas seulement pour un court instant, celui d’une narration ». (p.368)

« Légiste pour de vrai »

Et parlant de narration et d’histoires, on note que le travail du médecin légiste est singulièrement plus varié et complexe qu’on ne l’imagine – ou du moins qu’on ne le donne à voir dans les séries TV policières !

C’est certainement, avec l’humour, l’autre point fort du livre de Sapanet : on apprend plein de choses ! Répartition des tâches entre enquêteurs et légiste, modus operandi sur une scène de crime, protocoles et techniques d’autopsie… Tous nos légistes cathodiques pour lesquels une autopsie est invariablement la fameuse « incision en Y » devraient en prendre de la graine, ça nous changerait un peu !…

« Les sorciers vaudous lisent l’avenir dans les tripes de poulet. Moi, je lis le passé – enfin, j’essaie – dans les entrailles de mes contemporains. Je suis médecin légiste. Un vrai. Pas comme ceux des séries américaines dont je ne loupe pourtant aucun épisode » (p.15).

Michel Sapanet est extrêmement didactique (cf. pp.75-76), décrivant tous ses gestes avec précision, mieux : expliquant la logique présidant aux différents types d’examen, une logique d’enquête (p.58-59).

On apprend plein de « nouveaux mots » ! Des « pupes » de mouches aux fractures comminutives, en passant par les « missions sur pièces », les « crevés » ou les « écorchés complets », les collerettes érosives ou d’essuyage, les reconstitutions criminelles et les « remises en situation », vous trouverez dans le livre toutes les idées pour « faire vrai », composer un scénario ou des dialogues qui se tiennent, et même la différence entre les Indiens et les légistes ! (p.85).

Une mission d’autopsie peut ainsi consister à :

  • « Déterminer si un ou plusieurs instruments ont été utilisés » et si les observations du légiste sont « compatibles avec les déclarations des suspects » (p.166)
  • « Examiner plusieurs armes blanches placées sous scellés afin d’établir la correspondance entre chaque plaie, les différentes lames et le caractère létal ou non du coup considéré » (p.209)
  • « Etablir une séquence plausible des coups de couteau » grâce aux épanchements sanguins qui prouvent que « l’activité cardiaque était encore efficace à ce moment-là » (p.273).

De même dans le cas du carambolage sur l’A10, plusieurs objectifs sont poursuivis en parallèle lors de l’autopsie :

  • Identifier les victimes, via l’identité des véhicules, le N° de moteur, l’ADN retrouvé, la confrontation entre les appels des familles et les différent séléments de reconnaissance fournis (taille, signes particuliers, anciennes fractures, bijoux, dossiers dentaires, etc…)
  • Etablir les responsabilités (c’est l’enquête judiciaire) : analyses alcoolémie, recherche de drogues…
  • Préciser les circonstances de la mort via le dosage du monoxyde de carbone, afin notamment de pouvoir dire aux familles que leurs proches ne sont pas morts brûlés vifs (chap 21 Carambolage).

Comme beaucoup, Michel Sapanet aborde la question du « CSI effect » : les séries tv policières modifient-elles les façons de faire des criminels ? Deux des histoires qu’il raconte sembleraient le prouver (chapitres 15 et 25). Heureusement, écrit-il, « on ne s’improvise pas légiste… » (p.170). Dans le premier cas, le crime parfait nourri des experts de la télévision se transforme en film d’horreur gore ; dans le second, la mère et le fils oublient leur texte et provoquent leur perte…

Très bon skieur (pp.173-177) et plongeur (p.202), en plus d’être un légiste rigoureux, Michel Sapanet n’est pourtant pas loin de ressembler à nos héros du petit écran qui savent tout faire ! Mais surtout, c’est un personnage attachant, profondément humain, dont on sait qu’il lit avec attention les romans de Patricia Cornwell (p.208), invite chez lui gendarmes et spécialistes de l’identification criminelle au terme de 48h de travail non-stop pour ce qu’il appelle un « debriefing psychologique » autour d’un verre et d’un bon feu (p.242) et qu’il aime les cerises et les fraises du jardin, la terrine de chevreuil et l’époisses (avec la croûte !)

Pour l’époisses ou le gibier, je ne suis pas sûre, mais pour tout le reste, nous étions faits pour nous entendre !

Merci à Delphine du blog “Mes petites idées” de m’avoir fait découvrir ce livre, que je considère comme un témoignage assez exceptionnel sur le métier de médecin légiste : didactique, généreux et très humain.


*NB : les N° de page font référence à l’édition du Club France Loisirs

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