Témoignage : « Millenium, Stieg et moi » d’Eva Gabrielsson…

“Millenium” dé-composé…

L’histoire est (malheureusement) connue : Stieg LARSSON, auteur suédois de la trilogie à succès « Millenium », est mort d’une crise cardiaque le 09/11/2004, avant d’avoir connu le succès qu’allait rencontrer la sortie du 1er tome de la saga « L’homme qui n’aimait pas les Femmes ». Brusquement confrontée au deuil de celui dont elle partageait la vie depuis 32 ans, sa compagne Eva GABRIELSSON se découvre par la même occasion, du fait de la loi suédoise (qui ne reconnait pas le concubinage sans enfant) et de l’avidité de sa belle-famille, spoliée de tous ses droits : bénéfices, mais aussi droit moral sur les adaptations à venir, et jusqu’à celui de continuer à habiter leur appartement…

Ecrit avec Marie-Francoise COLOMBANI, à la suite d’une interview pour le magazine Elle, le livre-témoignage d’Eva GABRIELSSON « Millenium, Stieg et moi » est paru en janvier 2011 aux Editions Actes Sud et présente en quelque sorte la défense de celle qui connaissait le mieux Stieg LARSSON.

Dans ce livre, elle revient sur leur jeunesse, leur rencontre lors d’une réunion de soutien au Front National de Libération du Vietnam à l’automne ’72 (Stieg avait alors 18 ans et elle, 19) (31), leurs engagements politiques communs contre l’extrême droite (à travers le magazine Expo), contre le racisme, les violences faites aux femmes et pour la démocratie (52), toujours sous la menace d’actions des groupes extrémistes qui les forçait à des mesures d’extrême sécurité (57-59), comme celle qui consistait à ne pas se marier et associer leurs deux noms (60)…

Elle architecte passionnée d’urbanisme et de construction durable, lui touche-à-tout autodidacte, tous les deux militants passionnés, c’est une véritable communauté intellectuelle aussi bien qu’amoureuse qu’elle décrit :

« Pendant 32 ans, on a toujours eu quelque chose à se dire, à se raconter, à explorer, à partager, à lire, à chercher, à combattre, à construire… ensemble » (36)

Et plus loin :

« Il suffisait qu’on lise une phrase sur un sujet inconnu  pour qu’elle déclenche chez nous l’envie de se plonger dedans » (64)

Leur rêve à eux était d’avoir un jour « un petit chalet d’écriture » à eux sur l’une des îles de l’archipel de Stockholm, « où l’on se retirerait régulièrement pour travailler » (114-115).

Mais surtout, elle décrit les 2.000 pages de Millenium comme le puzzle de leurs vies, à elle et à lui (184) : les lieux qu’ils fréquentaient (bars et restaurants, rues, quartiers) ou avaient visité ensemble (la Grenade) et qu’on retrouve dans le livre, les personnages inspirés de leurs amis et à qui Stieg LARSSON tenait à rendre hommage (le psychiatre Svante Branden (91), le médecin Anders Jakobsson (93) ou l’imprimeur courageux d’Expo Jan Köbin qui dans Millenium, accepte de publier les livres de Blomkvist, de Dag et le N° spécial de Millenium (53), ou encore leur passion pour la Science-Fiction qui a beaucoup apporté au personnage de Lisbeth, leur expérience du journalisme d’investigation et des milieux néo-nazis, etc…

A travers une succession de chapitres (« féminisme », « éthique journalistique »…), les grands thèmes de Millenium sont abordés, et rapportés à leur vie et à des faits réels.

« Ceux qui voient Stieg uniquement comme un auteur de polars ne l’ont jamais réellement connu » (167), écrit Eva GABRIELSSON.

A un moment où « tout ce en quoi il avait cru partait en fumée » (65-66), – son travail en agence de presse, la difficile survie du magazine Expo…- l’écriture de Millenium à partir de 2002, le soir et le week-end d’abord, puis la nuit, à 3 ou 4H00 du matin, « était devenu un refuge pour lui » (65) :

« C’était comme une thérapie. Il racontait la Suède telle qu’elle était et telle qu’il la voyait, les scandales, l’oppression des femmes, ses amis qu’il chérissait et voulait honorer, la Grenade qui nous tenait tellement à cœur. .. Il utilisait chaque petit détail […]. Sans les combats et les engagements de Stieg, Millenium n’aurait jamais existé. Ils en sont le cœur, le cerveau et les muscles » (65-66)

Avec beaucoup d’émotion, enfin, elle raconte la mort de Stieg LARSSON, dans les chapitres « Novembre 2004 » et « Les Jours d’après » (117-128), puis publie quelques pages du journal de sa première année après la mort de Stieg, sa découverte de ce qu’elle nomme la « trahison » du père et du frère de Stieg (157), ses offres d’accord pour obtenir au moins le droit de regard sur les adaptations de l’œuvre de SL sans cesse rejetées, avant de conclure sur le fameux « Quatrième tome » (183), qu’elle seule aurait été capable de terminer, pense-t-elle, et qui ne verra sans doute jamais le jour.

Règlement de comptes…

Car le livre n’échappe pas au règlement de comptes avec la famille de Stieg Larsson, qui s’est emparée « de l’héritage de SL, ainsi que du droit moral sur son œuvre » (94)

Sans doute renforcée par la « ligne d’écriture » fournie par la journaliste de Elle, le livre se lit bien comme une « réappropriation » de tous les détails (et il y en a !) de la géniale saga composée par Stieg LARSSON, – d’où le sous-titre de cet article « Millenium décomposé » -, une revendication de l’héritage dont elle a été privée.

Jouant à fond la carte de la transparence, Eva GABRIELSSON n’hésite pas à mentionner le montant des intérêts du prêt contracté pour leur appartement et que ses indemnités de licenciement avaient pu en partie combler, dit-elle (106) ; elle raconte aussi dans le détail le contrat de publication des 3 premiers volumes de Millenium et la proposition de l’éditeur de créer, à deux, une société où serait versé l’à-valoir et où ils avaient décidé de verser tout ce qu’ils percevraient en dehors de leurs salaires (111-112), – proposition que l’éditeur comme SL avaient négligé de conclure dans les faits (112). Elle va même jusqu’à donner le détail de la lettre-testament – non-certifiée – écrite par SL en 1977 avant son départ pour l’Afrique et à y reproduire la lettre qu’il lui avait adressée (130-132). Enfin, elle insiste sur le fait qu’ils ont souvent « écrit ensemble » (185).

« Fiat iusticia, pereat mundus. Que la justice s’accomplisse, le monde dût-il s’effondrer », conclut EG à la fin du récit de ses tentatives de négociation avec les Larsson (179).

Et comparant l’esprit de Millenium à sa propre quête, son propre combat à travers ce livre, elle réaffirme sa détermination à obtenir le droit moral sur l’œuvre de Stieg LARSSON :

« Millenium n’est pas qu’une bonne histoire fabriquée par un bon auteur de bons polars. Ces livres parlent de la nécessité de se battre pour défendre ses idéaux, du refus de se rendre, de se vendre ou de se coucher devant plus puissant que soi. Ils parlent de valeurs, de justice, de journalisme au sens noble du terme, de la droiture et de l’efficacité dont certains font preuve dans leur job, policiers compris. Ils parlent de morale, aussi. Aujourd’hui, la réalité virtuelle qui a pris le dessus fait de Stieg le héros de Millenium » (174)

Pour elle, « Stieg et Millenium sont devenus une sorte de marchandise commercialisable à l’infini » (176) et elle conclut

« Aujourd’hui, je continue à me battre pour obtenir le droit moral sur Millenium ainsi que sur l’ensemble des textes politiques de Stieg. Je me bats pour lui, pour moi, pour nous. Je ne veux pas que son nom continue d’être une industrie et une marque. Au rythme où vont les choses, pourquoi ne le verrais-je pas un jour sur une bouteille de bière, un paquet de café ou une voiture ? Je ne veux pas que ses combats et ses idéaux soient salis et exploités. Je sais comment il réagirait dans chacune des situations que je connais aujourd’hui. Il se battrait.
Comme lui, je dois le faire »
(186)

En mai 2010, Eva GABRIELSSON a publié (en suédois) le livre : « Concubin, plus seul que tu ne penses », écrit avec Gunnar Von Sydow, dans l’espoir de faire changer la loi suédoise.

Mettant l’accent sur l’engagement politique de Stieg LARSSON et du couple qu’il formait depuis toujours avec Eva GABRIELSSON, la lecture de ce petit livre, vrai et passionné, apporte un tout autre éclairage à la fantastique aventure de Millenium. Indispensable !

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