New-York District vs Préjudices…

Série Préjudices

On ne présente plus « New-York District » ou « New-York Police judiciaire » (« Law & Order » ou « L&O », en V.O.), la série policière et judiciaire américaine la plus longue (20 saisons sur NBC, de sept 1990 à mai 2010 !) créée par Dick WOLF.

Dotée de pas moins de 6 spin-offs ou séries dérivées, dont « New-York section criminelle », elle a même eu sa « VF » en 2007-2008 : « Paris, enquêtes criminelles », dans laquelle Vincent PEREZ et Sandrine RIGAUX s’appliquaient à singer les excellents Vincent D’ONOFRIO et Kathryn ERBE.

Une tentative ambitieuse…

Moins connue – et pour cause ! – la petite série française « Préjudices », créée par Michel REYNAUD et diffusée sur France 2 en 2005-2006 (rediffusée récemment sur Jimmy), dont les points communs avec « New-York District » sont pourtant très nombreux :

  • Action, rythme et même habillage des épisodes : la fameuse voix off, les cartons ou les sous-titres précisant lieux et chronologie,
  • Description du processus judiciaire : l’enquête de police d’abord, puis l’instruction judiciaire (jusqu’au procès pour l’un, jusqu’à l’arrestation pour l’autre)
  • Effet de réel, parfaitement rendu ou juste revendiqué
  • Et même une actrice ! Sandrine RIGAUX, qui joue le rôle du lieutenant Marie Belmont dans Préjudices, avant de rempiler dans celui du lieutenant Claire Savigny dans la 1ère saison de « Paris, Enquêtes criminelles ».

A la manière des séries de la licence L&O, chaque épisode de Préjudices s’ouvre sur un même message délivré par une voix off (enregistrée, nous explique Sullivan LE POSTEC, par Michel REYNAUD lui-même). Un pastiche extrêmement réussi qui semble ancrer la série dans un réel quasi documentaire et réussit à capter l’attention (une impression de déjà vu, peut-être ?)

« En France aujourd’hui, les Juges d’instruction aidés des officiers de police judiciaire traitent par an plus de 40.000 affaires qui relèvent de la justice pénale. L’épisode qui suit est inspiré de ces histoires réelles. Ce fait divers est peut-être le vôtre. »

D’autant que la série de M. REYNAUD s’appuie sur les statistiques et sur le jargon policier et judiciaire pour tenter d’installer ce que le scénariste appelle « le polar du réel ».

Ainsi les 4 personnages principaux :

  • la juge d’instruction Mathilde Armani (Tadrina HOCKING),
  • son greffier Nacer Bessa (Smaïl MEKKI)
  • et les 2 flics : Marie Belmont (Sandrine RIGAUX) et Alexandre Samowicz (Renaud DANNER),

– avec quelques allers-retours chez la médecin-légiste ou le psy, vont-ils se confronter à tous les « sujets sensibles » actuels :

  • expulsions, travailleurs clandestins, exploitation sexuelle
  • sectes et captations d’héritage, arnaques et escroqueries diverses
  • racisme, homophobie, harcèlement sexuel au travail
  • violences dans les stades, menaces terroristes
  • etc..

et procéder – je cite ! –  à « visites domiciliaires », « enquêtes de flagrance », « perquiz’ », « rencontres informelles » entre la juge et les témoins, « confrontations dans le cabinet du juge Armani » ou encore « enquête pour disparition inquiétante de personne majeure »

… qui tourne court

On le comprend, les ressemblances avec L&O s’arrêtent là et la tentative d’un New-York Police judiciaire à la française, d’autant plus ambitieuse que le format en est extrêmement court (le 22 mn, plus souvent réservé aux comédies ou aux sitcoms qu’aux séries policières), tourne rapidement au ridicule. « A la française », donc !…

Si les acteurs jouent bien, dans l’ensemble (sauf la juge, et il suffit souvent d’un seul…), ils sont empêtrés dans des dialogues surchargés d’informations factuelles, statistiques ou historiques « censées faire vrai » qui ne leur laissent aucune chance… Les personnages en sont ainsi réduits à jouer les utilités, au service d’un réel qui s’exprime presque uniquement en chiffres et statistiques, qui par définition auront perdu toute valeur dès la première rediffusion…

« 1848, l’abolition de l’esclavage », arrive à glisser la lieutenant de police à son partenaire dans la conversation ! De même, les commentaires avisés autour des conséquences d’un viol se poursuivent-ils jusque dans la chambre de la juge, quand elle arrive à mettre quelqu’un dans son lit ! (ceci explique peut-être cela….) Dans un autre épisode, des chiffres sur la baisse des vocations à la prêtrise ou la moyenne d’âge des prêtres concluent cette histoire au cours de laquelle le psy de l’équipe, lui-même adopté, découvre que son fils est l’enfant caché de sa femme et… d’un prêtre, les statistiques en question n’ayant qu’un rapport lointain avec l’histoire qu’on a voulu nous raconter. (C’était quoi, le sujet, déjà ?) Et si Nacer le greffier connaît aussi bien le problème, c’est qu’il s’est documenté dans le but d’écrire une nouvelle (réaliste, on vous le disait !)….

Au passage obligé en début d’épisode pour nous rendre plus proches les personnages (échange de recettes de cuisine entre la juge et son greffier, la policière et la juge discutent « mecs », et tous se tutoient !) répond le debrief de l’affaire entre collègues en fin d’épisode, avant que la voix off ne revienne porter le coup fatal en balançant les derniers chiffres et en mettant fin à une conversation aussi improbable que le décor dans lequel elle a lieu.

Ne pas confondre réel et banalité…

Le sous-titre de la série « Ce fait divers est peut-être le vôtre » et le communiqué de France 2 à l’époque le soulignent, Préjudices s´attache à « des faits proches de nous, au fort pouvoir émotionnel et d’identification qui ont lieu chaque jour dans notre société ».

Mais comme souvent dans les productions hexagonales, crimes et faits divers y semblent recopiés d’un rapport officiel « criminalité & délinquance » aux entrées désespérément abstraites, et non « ripped from the headlines » (1) (en français, arrachées à la une des journaux), comme l’écrit Martin WINCKLER à propos de L&O dans son livre « Les Miroirs de la Vie » paru en 2002.

Réalisme ne veut pas dire banalité, et une liste, même très longue (115 épisodes !), de tous les maux de l’époque, même enrobée du jargon de la procédure, ne suffit pas à créer une histoire ni cet « incomparable effet de réel » (2) de L&O que décrit WINCKLER.

Pas cher !

Mais bon, les moyens – facile façade derrière laquelle on peut toujours se cacher – ne sont pas les mêmes.

1 bureau et 1 ordi pour deux : “Vous suivrez avec votre collègue !”
(c) France 2

Ici, les gros plans servent plutôt de « cache misère » et la nudité des décors est juste terrible. On soupçonne même fortement les comédiens de fournir leurs costumes

Une intrigue impliquant personnellement l’un des personnages principaux en le mettant en danger, – pratique courante outre atlantique pour augmenter la cote d’amour des personnages – fait immédiatement penser : c’est toujours un acteur d’économisé !

Dans un article sur les Séries judiciaires à la télévision française, Martin WINCKLER, admiratif, lâche même des chiffres : «  Voilà en effet une équipe qui, avec la moitié du budget par épisode de la redoutable Plus Belle la Vie (France 3), réussit à tourner en un temps record 115 épisodes passionnants ».

Comment Martin WINCKLER a pu décrire Préjudices comme « une excellente série » ou une « fiction remarquable » – à part pour en souligner les différences – restera pour toujours un mystère.

On reconnaîtra simplement qu’il s’agissait d’une tentative intéressante – et rare en France ! – de travailler à rendre le réel en intégrant les contraintes très fortes du format de la série. Michel REYNAUD s’était clairement lancé un défi et c’est la démarche, plus que le résultat, qui est admirable et passionnante.

Qui, en France, aura le courage de relever le défi, le talent –ou les moyens- de le mener à bien ?

En Savoir plus :

Notes :

(1) Law & Order, in : « Les Miroirs de la Vie – Histoire des séries américaines », Martin Winckler, Paris, Ed. le Passage, 2002, p. 92

(2) Law & Order, in : « Les Miroirs de la Vie – Histoire des séries américaines », Martin Winckler, Paris, Ed. le Passage, 2002, p. 94

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