Frances GLESSNER LEE, La Mort en Minuscule dans 13h15 le samedi (France 2)…

Frances GLESSNER LEE à 69 ans

Moins amène que sa cadette, la « so british » Agatha CHRISTIE, mais tout aussi originale, passionnée et tenace, l’Américaine Frances GLESSNER LEE (1878-1962) n’est rien moins que la mère de la science criminelle aux Etats-Unis…

Si vous n’avez jamais entendu parler de cette femme géniale qui a jeté les bases de l’analyse de scène de crime (en anglais « Crime Scene Investigation » ou CSI) telle qu’on la pratique encore aujourd’hui, améliorez immédiatement votre culture gé en lisant l’article qui suit ou tentez le replay du passionnant documentaire qu’il présente : « La Mort en Minuscule » diffusé le 17/11/2018 sur France 2.

Marqué par un dispositif narratif varié (narrateur, voix off, interviews…), de l’humour et un rythme très soutenu, ainsi qu’un mélange riche d’images d’archives et de reportage, ce documentaire TV signé Florent MULLER, Frédéric CAPRON, Ghislain DELAVAL et Matthieu PARMENTIER nous fait voyager sur les traces de Frances GLESSNER LEE dans tout le nord-est des Etats-Unis :

  • de Chicago dans l’Illinois, où Bill TYRE nous fait visiter sa maison d’enfance devenue un musée (1)
  • à New-York où nous rencontrons Corinne May BOTZ, qui a immortalisé son travail en photo,
  • en passant par Harvard (Massachusetts), dont elle finance le premier département de médecine légale (Harvard Medical School, HMS) en 1931,
  • Baltimore (Maryland) où 18 de ses Nutshell Studies of Unexplained Death (études miniature de morts inexpliquées) sont sous la garde de Bruce GOLDFARB, toujours utilisées par le bureau du médecin légiste pour la formation des enquêteurs de police venus de tout le pays,
  • Salem et Bethlehem (New Hampshire), où Frances GLESSNER LEE termine sa vie à 84 ans et où son assistant Alton MOSHER (89 ans) vit toujours…

Frances GLESSNER LEE : la vie commence à 50 ans

Des parents millionnaires, une maison-forteresse sur Prairie Avenue dans le quartier le plus chic de Chicago et un destin tout écrit de jeune fille de bonne famille, Frances GLESSNER n’aura pas le droit d’aller à l’université et d’étudier la médecine à Harvard comme son frère (« Une dame n’a pas à aller à l’école »…). A la place, elle épouse à 19 ans un jeune avocat, Blewett LEE, dont elle aura 3 enfants. Eduquée à la maison dans tous les arts qui conviennent à son statut social (dont l’art de la miniature, très en vogue à l’époque), son goût pour les travaux manuels et son indépendance d’esprit semblent avoir eu raison de son mariage. Elle divorce en 1914 à 36 ans (scandale !), et hérite bientôt de toute sa famille, gagnant ainsi une indépendance qu’elle ne reniera plus jamais.

Entre temps, une véritable passion pour la médecine légale s’est emparée de la jeune femme, inspirée des Aventures de Sherlock Holmes et nourrie des récits et enquêtes d’un collègue de son frère, le médecin légiste George BURGESS MAGRATH (1870-1938). C’est ainsi que Frances GLESSNER LEE fonde le département de médecine légale d’Harvard en 1931, la bibliothèque de médecine légale George BURGESS MAGRATH, ainsi que l’association HAPS (Harvard Associates in Police Science) qui organise à partir de 1945 des séminaires d’enquête criminelle à l’intention des enquêteurs de la police et des procureurs du nord est des Etats-Unis. Ces séminaires semi annuels existent toujours.

Frances GLESSNER LEE met en place des séminaires d’enquête criminelle à l’intention des enquêteurs de la police et des procureurs du nord est des Etats-Unis à partir de 1945.

Frances GLESSNER LEE, seule femme dans un monde d’hommes, ici lors du 14ème séminaire de formation à l’enquête criminelle de Harvard, en 1952. – Photo ©Harvard Medical Library

Les séminaires de formation à l'analyse de scène de crime créés par Frances GLESSNER LEE existent toujours.

Au Département de Médecine légale de Baltimore, les séminaires de formation créés par Frances GLESSNER LEE continuent d’être organisés régulièrement…

Les Nutshell Studies of Unexplained Death : un incroyable goût du détail

A l’époque, coroners et enquêteurs de la police criminelle ne reçoivent pas de réelle formation, en particulier en ce qui concerne la collecte et la manipulation des  indices matériels ou l’analyse de scène de crime. Et c’est ce qui donne à Frances GLESSNER LEE l’idée de créer des scènes de crime miniature incroyablement détaillées.

Conçues comme des outils pédagogiques, les 18 Nutshell Studies of Unexplained Death ou études de morts mystérieuses de la taille de coquilles de noix sont inspirées de scènes de crimes réelles des années 1940 et 1950 choisies pour leur complexité. Le documentaire souligne le goût du détail, « quasi pathologique » – de cette grand-mère indigne qui dote ses dioramas ultra réalistes de portes, de fenêtres et de circuits électriques fonctionnels (en plus du mobilier, des accessoires et de la décoration soignée), reproduit sur ses minuscules modèles les blessures et couleurs correspondant à leur état de décomposition et exige de son assistant qu’il réalise un rocking chair qui se balance précisément 5 fois avant de s’arrêter et dont l’accoudoir présente un nœud dans le bois, comme l’original…

Frances GLESSNER LEE au travail sur une scène de crime miniature...

Frances GLESSNER LEE au travail sur une scène de crime miniature…

Invités à étudier ces scènes de crime en équipe pendant 90 minutes, les flics en formation sont invités à retrouver le scénario du crime, identifier le coupable et mettre de côté les fausses pistes dont Frances GLESSNER LEE les a truffées.

Dans le petit musée de Bethlehem, New Hampshire, où Frances GLESSNER LEE est morte en 1962, quelques vieilles boîtes à chaussures conservent les minuscules accessoires fabriqués par Frances GLESSNER LEE et son assistant Alton MOSHER, entré à son service à 20 ans :

  • Un service d’argenterie en argent véritable
  • Un minuscule moule à gaufres
  • Des livres et des atlas de 5cm de long
  • Et une boîte de douilles microscopiques qu’elle disséminait sur ses scènes de crime…

Juste retour des choses, Frances GLESSNER LEE – qui a représenté de nombreuses victimes féminines et que ses stagiaires appellent « Mère » – sera nommée capitaine de police honoraire de l’Etat du New Hampshire en 1943, à 65 ans.

« C’est la première femme aux Etats-Unis à atteindre ce rang, commente la voix off. Et il faudra attendre 1984 pour voir arriver la deuxième !… »

L’invention de la CSI (analyse de scène de crime)…

Deux des incroyables « coquilles de noix » mises en scène par Frances GLESSNER LEE sont plus particulièrement décrites dans le reportage :

  • Cas N°1 : le 3 pièces cuisine de M. et Mme Johnson :

« Rapport du lundi 1er novembre 1937. Robert Johnson, contremaître dans une usine de chaussures, sa femme Kate Johnson et leur bébé Linda May Johnson ont été découverts morts par leur voisin Paul Abbott. […] Nota bene : le soleil se lève à 5h00 du matin et se couche à 18h17. Le temps est dégagé. Pas une lumière n’est allumée dans la maison. Les 2 portes d’entrée sont fermées de l’intérieur. »

Frances GLESSNER LEE : l'affaire du 3 pièces-cuisine

Nutshell Studies of Unexplained Death : Le 3-pièces-cuisine de M. et Mme Johnson –

  • Cas N°2 : le presbytère :

« Le lundi matin du 19 août 1946 vers 11h00, Dorothy Dennison partit en ville acheter des steaks hachés pour le dîner. Elle n’avait pas beaucoup d’argent dans son sac. Ne la voyant pas revenir, sa mère a appelé un voisin qui l’avait vue se diriger vers le marché. Mme Dennison a aussitôt téléphoné au boucher qui se souvenait en effet avoir vendu à Dorothy 450 g de viande un peu avant midi. En revanche il n’avait pas noté la direction qu’elle avait prise en sortant de la boutique. En fin d’après-midi, Mme Dennison morte d’inquiétude a prévenu la police. Une fouille systématique de toutes les maisons inoccupées dans le voisinage a été entreprise. Il faudra attendre le vendredi 23 août à 16h15 pour que le lieutenant Pearl et l’officier Sullivan pénètrent dans le presbytère et découvrent la scène de crime comme elle est ici représentée. La température variait ce jour-là entre 30 et 33°C, avec un fort taux d’humidité. »

Frances Glessner Lee : l'affaire du presbytaire

Dans le cas Johnson (Cas N°1), sachant que toutes les portes étaient fermées de l’intérieur et que la carabine a été retrouvée dans la cuisine à côté d’une tache de sang, faut-il suivre la piste d’un triple meurtre ou celle d’un double homicide suivi d’un suicide? Au presbytère (Cas N°2), quels sont les indices probants : sac à main posé sur la chaise, couteau, marteau ? etc. etc.

Pour chacun de ces crimes miniature, Frances GLESSNER LEE a tapé à la machine non seulement l’exposé des faits, mais la solution du crime. Les stagiaires ne sont pas censés les révéler et les solutions sont gardées au coffre, à la morgue de Baltimore… On en parlera encore dans un siècle, c’est sûr !

Séminiaire de formation des enquêteurs autour des miniatures de Frances GLESSNER LEE

Séminiaire de formation des enquêteurs autour des miniatures de Frances GLESSNER LEE à Baltimore…

Le fait est que Frances GLESSNER LEE et ses reconstitutions miniatures ont révolutionné l’art de l’enquête criminelle aux Etats-Unis !

Le but de l’exercice est d’ « aiguiser le regard de l’enquêteur, l’inviter à débusquer la vérité au-delà des apparences », expliquait-elle à ses tout premiers stagiaires, dans les années 40.

« Face au chaos d’une scène de meurtre, il faut », disait-elle, « procéder par ordre, consigner chaque détail, de la périphérie jusqu’à la victime ».

« Il faut douter de tout », c’est la première leçon. Et aussi garder l’esprit ouvert. Et l’on croit entendre la vieille dame marteler ces mots retrouvés dans ses notes :

« Il n’y a pas de place pour les devinettes dans le travail du policier. Et surtout pas dans les enquêtes criminelles. Il n’est pas question de chercher à accuser quelqu’un ou de venger quelqu’un d’autre. Il s’agit de savoir, au terme d’une enquête difficile et minutieuse ce qu’il s’est vraiment passé. Ne jamais se laisser aller aux suppositions, mais ne s’en tenir qu’aux preuves. Ne jamais écarter une preuve qui viendrait à l’encontre de vos suppositions. Si vous n’êtes pas capables d’aborder une affaire sans vous débarrasser de vos propres convictions, vous feriez mieux de démissionner tout de suite. Vous n’avez rien à faire dans la police ! »

Entièrement restaurées, 19 sur les 20 Nutshells Studies of Unexplained Death de Frances GLESSNER LEE ont été exposées à la Renwick Gallery de Washington, D.C., du 20/10/2017 au 28/01/2018). Le titre de l’exposition était : Le Meurtre est son passe-temps : Frances Glessner Lee and The Nutshell Studies Of Unexplained Death.

Les miniatures – 18 habituellement conservées au Département de Médecine légale de Baltimore et une autre retrouvée dans la maison de Frances GLESSNER LEE dans le New-Hampshire – sont ensuite retournées d’où elles venaient. Mais le journaliste conclut sur la possibilité de voir ces trésors retourner un jour à Harvard pour y être correctement exposées en public, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. On adorerait, oui…

Avec ses maisons de poupées sanglantes, Frances GLESSNER LEE a donc fourni de véritables bases aux techniques d’investigation criminelles aux Etats-Unis et consacré sa vie au progrès des sciences judiciaires.

Le Saviez-vous ? L’auteur de polars Patricia CORNWELL a également contribué aux séminaires d’enseignement du Dépt. de Médecine légale de Baltimore en lui offrant « la maison aux chaussons » aussi appelée la Scarpetta House (2) : un appartement grandeur nature qui sert de décor à des mises en scène macabres conçues pour mettre à l’épreuve les réflexes des futurs policiers.

NOTES ARTICLE :

En Savoir plus :

  • Acheter le livre de photos The Nutshell Studies of Unexplained Death de Corinne May BOTZ (Ed. The Monacelli Press, 2004)
  • Explorer les Nutshell Studies of Unexplained Death en réalité virtuelle sur le site de la Renwick Gallery

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