« Castle » (2) : l’écrivain et le scénariste

… ou comment obtenir une bonne histoire

On l’a vu dans la présentation de la série « Castle », l’un des points forts de la série réside dans la confrontation de deux savoir-faire :

  • La culture et l’imagination de l’écrivain
  • La méthode et l’expérience du policier.

 

Police vs. writer : la figure du triangle…

C’est la confrontation de deux mondes, de deux cultures sur un même fait criminel, sur une même enquête, et cette différence d’approche est d’ailleurs à l’origine de nombreuses frictions entre les deux personnages pendant toute la première saison, et de quelques frustrations pour l’inspecteur Kate Beckett…

© ABC

Aux provocations et aux envolées romanesques de l’écrivain mondain s’oppose le bon sens de la femme d’action, qui « travaille pour vivre », dit-elle (1X01) :

« Ici, on n’est pas dans vos livres, et quand on trouve un mec qui tient une arme à côté d’un cadavre, c’est souvent lui le meurtrier », lui oppose KB dans le tout premier épisode (1X01).

Et dans le 2ème épisode, lorsque C propose de s’intéresser aux voisins de la baby-sitter retrouvée morte dans le sèche-linge de son immeuble :

KB : « Vous vous fondez sur quoi ? » Castle : « Eh bien sur le fait que le voisin ferait une meilleure histoire ». (1X02)

Et KB s’écrie, un peu frustrée :

KB : « Vous savez, je me sens vraiment stupide, là. Pourquoi est-ce que je m’entête à chercher des indices, alors qu’il suffit d’inventer une bonne petite histoire ? » (1X08)

Si, comme le souligne KB,

« C’est ça la différence entre un roman et le monde réel. Ce n’est pas à un flic de choisir la fin de l’histoire » (1X05)

reste, et tout le monde en tombe d’accord, que les coïncidences ne font pas partie du fonds de commerce des séries policières :

C : « Il n’y a jamais de coïncidence dans les affaires de meurtres. Combien de fois devrais-je vous le dire ? C’est la base même de toutes les histoires criminelles que j’ai écrites : aucune coïncidence ! » (2X02)

Pour Castle, il y a toujours une histoire :

« Si je suis là, c’est pour l’histoire », explique Castle à KB.KB : « Quelle histoire ? C : « Pourquoi choisir ces personnes, pourquoi choisir ces deux meurtres ? – KB : Vous savez parfois, il n’y a pas la moindre histoire. Parfois, le tueur est juste un psychopathe. – C : Non, il y a toujours une histoire. Il y a toujours une série d’événements qui donne un sens à chaque chose ». (1X01)

Il faut juste la trouver :

« Ce que je veux dire, c’est qu’il y a toujours une histoire. Il faut juste la trouver », dit Castle. (1X01)

Et pourtant, le scénario des crimes et le déroulement de l’enquête ne sont clairement pas le point fort de la série, d’où cette impression que l’on a parfois que les épisodes qui suivent ne parviennent pas à tenir la promesse de l’excellent pilote : motivation des crimes (à défaut de leur mise en scène souvent assez créative), suspects insignifiants, enquêtes répétitives (qui ne font que passer de suspect en suspect jusqu’à trouver le bon), la série étant nettement centrée sur les personnages …

Leurs backgrounds très différents installant deux points de vue sur un même fait, un même suspect, les mêmes éléments d’une enquête. Une originalité qui se traduit dans les images mêmes : moins le traditionnel champ-contrechamp de l’interrogatoire qu’un triangle avec un suspect ou une histoire, le regard du policier et celui de l’écrivain, et par des jeux de mise au point de la caméra (tantôt sur Beckett, tantôt sur Castle) :

L’humour même, le côté léger et répétitif des scenarios contribuent à cette mise en abyme et soulignent que l’originalité de la série est à chercher ailleurs…

« Si c’était moi qui avais écrit cette histoire… » (1X01)

Confronté aux éléments de l’enquête, Castle l’écrivain se demande toujours : “What’s the story ?” (Quelle est l’histoire ?) Et si l’histoire n’est pas bonne, c’est sans doute qu’il faut chercher plus loin, qu’il y a autre chose à découvrir…

C’est ainsi que parfois l’enquête rebondit, alors qu’on pensait l’épisode terminé, comme dans le pilote, où l’intrigue annoncée partout d’un tueur en série copiant les romans de Castle (c’est d’ailleurs uniquement pour cette raison que le romancier est introduit au sein du NYPD !) se voit remplacée, comme en cours de route, par la vengeance d’un fils mal aimé par son père mourant et qui décide de lui enlever la seule chose à laquelle il tenait : sa sœur !

« Ecoutez, c’est trop facile. Le lecteur n’avalera jamais ça ! », avait dit C à KB, et ses collègues de poker, auteurs de polars et scénaristes, de même, avaient tous conclu d’un œil expert « C’est très mauvais ! » et réclamé en chœur un rebondissement. « Il faut relancer l’affaire ! », avaient-ils tous dit (1X01).

Ainsi dans ce pilote, Castle semble-t-il pouvoir arrêter l’action en cours et lui donner une nouvelle direction, en disant simplement : « Non, c’est pas comme ça qu’il aurait fait ! »

« C’est pour ça que vous l’avez tuée. C’était pas que pour l’argent ! Vous vouliez le punir avant qu’il meure, lui enlever la seule chose qu’il aimait. C’est une super bonne histoire ! » (1X01)

Ce qui peut sembler au départ une provocation, voire une déformation professionnelle de la part de Castle, celle de « chercher l’histoire », s’avère donc être, en plus d’un atout sérieux pour l’enquête, la métaphore filée de l’écrivain (Castle) et du scénariste de série, une réflexion finalement assez vertigineuse sur l’écriture de fiction, d’où le choix de ce personnage d’un écrivain de polar participant à de vraies enquêtes et s’en inspirant pour écrire son prochain roman…

Certains épisodes par la suite le mettent d’ailleurs en contact avec d’autres sortes d’écriture ou de fiction – et Castle l’écrivain-scénariste place son art plus haut que tout :

  • La biographe (1X08) :

Dans l’épisode du meurtre de la militante écolo (1×08), lorsque les inspecteurs pensent avoir trouvé la trace du soi-disant amant de la victime – qui est en fait sa biographe anonyme ou, comme on dit, son nègre littéraire :

« Vous allez adorer, Castle », annonce Esposito. « C’est un écrivain ! » C : « Un véritable écrivain ou un mec qui a publié son journal intime ? »

Et plus loin :

C : « Ecrire un bouquin, c’est uniquement faire les bons choix et c’est là toute la difficulté, parce qu’il faut savoir quand révéler une information et quand la garder pour plus tard, mais quand on écrit le bouquin d’un autre, on sait juste ce qu’il veut qu’on sache. »

Et sa fille poursuit :

« Mais Lee Wax n’écrit plus le bouquin de Cynthia désormais, exact ? Et ce n’est plus une biographie, étant donné qu’elle est morte. C’est une histoire criminelle, l’histoire vraie du meurtre d’une fugitive et c’est beaucoup plus intéressant que les mensonges de Cynthia ! »

Les biographies –ou auto-biographies- sont ici clairement identifiées comme des « mensonges ». Et Castle de conclure :

« S’il me prenait l’envie d’écrire mes mémoires, je vous ordonne de m’en empêcher ! »

  • L’escroc fabulateur (2X04) :

Dans un autre épisode (« L’Escroc au coeur tendre »), l’équipe enquête sur le meurtre de Steven Fletcher, un jeune escroc professionnel dont la dernière imposture en date avait consisté à faire financer par plusieurs écoles une expédition polaire de 50.000 USD en échange de reportages pédagogiques qu’il retransmettait en direct… depuis son appartement de l’Upper West Side !

Castle ne peut s’empêcher d’admirer le soin apporté à la mise en œuvre de cette arnaque :

C : « Je ne peux pas m’empêcher d’être un petit peu impressionné par notre ami Fletcher. KB : Vous plaisantez, j’espère ? C : Pas sur le plan personnel, bien sûr. Sur un plan professionnel, vous voyez ? En matière de fiction, ce type est un maître dans son genre ! »

  • La « partie de poker » des auteurs :

« Je joue au poker avec une bande d’auteurs de best-sellers comme moi, vous savez, Patterson, Cannell… », annonce Castle dans le pilote.

Non sans humour, des scénaristes et producteurs de séries TV et des auteurs de polar comme James Patterson, Stephen J. Cannell ou Michael Connelly font des apparitions dans la série, jouant leur propre personnage…

Et ces « parties de poker » entre auteurs sont souvent l’occasion de discuter boulot, qualité de l’intrigue, etc…, comme une appréciation critique en marge de l’action de la série.

Alors que KB bosse sur une affaire, Castle, lui, bosse « sur une histoire » (1X01) et à son cercle de poker, il présente la réalité de l’enquête sous les traits d’une fiction qu’il serait en train d’écrire et leur demande leur avis, un peu comme si leur appréciation pouvait influencer l’action à venir (or, nous savons bien, nous téléspectateurs que la série est « dans la boîte », au moment où nous la regardons !)

Et si….

Castle est un homme de pouvoir et d’imagination. Du fait de sa notoriété et de ses relations, il peut par exemple réduire le délai d’identification d’une victime de meurtre ou celui nécessaire aux analyses de labo, etc… et il survolerait volontiers toutes les étapes de l’enquête que KB, adepte de la méthode et du contrôle, lui impose au quotidien.

A plusieurs reprises, par intuition, par recherche d’une « meilleure histoire », C, – « le pro des rebondissements » (1X08) – décide d’explorer d’autres fils de l’enquête et découvre une histoire très différente de celle qui était proposée jusque là (ex : 1X01,1X05, 1X08…)

Dans 1×08, notamment, C évoque avec KB le dernier suspect en date (encore l’affaire de la militante écolo !) :

C : « Je vais vous dire une chose, j’espère que son alibi tiendra et que ce n’est pas lui, le tueur. KB : Ah oui ? Et moi qui pensais que vous diriez : Ce serait vraiment une super histoire si Adam Pyke était le tueur. Vous vous rendez compte : un fils qui venge son père. Mais C répond : Oui, c’est une bonne histoire, c’est une super histoire, mais je préfèrerais écrire une fin heureuse pour cette famille »

Comme s’il avait le choix, ici et à ce moment précis du déroulement de l’épisode !!!…

Si la série se laisse rarement aller jusqu’au délire créatif virtuose dont un Rick Castle serait capable, dans l’épisode 1X10, pourtant, une scène incroyable se déroule sous nos yeux, comme sortie de l’imagination de Castle. Il s’agit de la scène d’interrogatoire d’un témoin protégé par le FBI dans un parking souterrain :

« Un parking souterrain, c’est un peu cliché, dit C. KB : Oui, ben personne n’a dit que les Fédéraux étaient originaux. C : Ca va être génial. On va sûrement les voir débarquer dans un 4X4 noir avec les vitres teintées ! »

Et c’est effectivement ce qui se passe ! « Oh ! Ces types regardent trop de films d’action ! », conclue C. atterré. (1X10)

 

Si passer en revue tous les suspects possibles est la définition même d’une série policière (ou « procedural ») et souvent « rasant » (1×04), – même dans « Castle » ! -, ce qui est fascinant dans la série, c’est cette mise à distance de l’enquête elle-même, et cette superposition de niveaux de fiction qui laisse imaginer parfois que l’action n’est pas figée, mais que tous les fils possibles d’un scénario sont envisagés, développés devant nous et éventuellement rejetés car non, finalement, ce n’est pas une assez bonne histoire. Une sorte de writers’ room en direct, comme une master class en action !

Et cette idée-là est vertigineuse !

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